‹ Œuvres, collationees pour la premiere fois sur les editions originalesChapitre 205 sur 296 · CHAPITRE r · texte numérisé non relu

CHAPITRE r

Gonment Panlaffrnel transporl» ane eolonle de Utoplcm en Dlpsodte.

Pantagruel, avoir * entièrement conquesté le pays de Dipsodie, en iceluy transporta une colonie de Utopiens, en nombre de 9,876,543,240 hommes, sans les femmes et petits enfans : artisans de tous mestiers, et professeurs de toutes sciences libérales, pour ledit pays refraichir, peupler et orner, mal autrement habité, et désert en grande partie. Et les transporta , non tant pour l'excessive multitude d^hômmes et femmes qui estoient en Utopie multipliés comme locustes 2, (vous entendez assez, ja besoing n'est davantage vous l'exposer, que les Utopiens avoient les genitoires tant fecx)nds et les Utopiennes portoient matrices tant amples, glouttes^, tenaces et cellulées par bonne architecture, que, au bout de chascun neufviesme mots, sept enfans pour le moins, que masles que femelles, naissoient par chascun mariage, à l'imitation du peuple Judaic en Egypte, si de Lyra* ne délire); non tant aussi pour la fertilité du sol, salubrité du ciel et commodité du pays de Dipsodie, que pour iceluy contenir en office ^ et

* C'est-à dire, après avoir. Cette écrivit sur la Bible, au commenceconstruction revient plusieurs fois ment du quatorzième siècle, un dans Rabelais. — Nous suivons ici vaste commentaire où il s*aidait de l'édition princeps et celle de 1552; la cabale, et n'épargnait point les on lit dans d'autres : après avoir. rêveries fantastiques. — Nous ne

* Sauterelles {locusta, en latin.) savons s'il est réellement coupable ^ Gloutonnes, avides. du conte que Rabelais lui attribue.

* Nicolas de Lyra (de l'ordre ' C'est-à-dire, en devoir, du lades Dominicains) , juif converti , tin qfficium.

©bcîsfiance, par nouveau transport de ses antiques et feaulx aubjectz.

Lesquelz^ de toute mémoire^ autre seigneur n'avoient cogneu, recogneu, adyoué, ne servy que luy. Et lesquelz, des lors que nasquirent et entrèrent au monde ^ avec le laict de leurs mères nourrices^ avoient pareillement sugcé la douleeur et deboiinaireté de son règne', et en icelle estoient tou&dis * confîctz et nourris. Qui estott espoir certain que plus tost defaudroient de vie corporelle, que de ceste première et unique subjection naturdlement deue à leur prince ^, quelque lieu que fussent espars et transportés. Et non seulement telz seroient eux et les enfans successivement naissans de leur sang; mais aussi, en ceste feaulté et <^issance entretiendroient les nations de nouveau adjoinctesàson empire. Ce que véritablement advint, et ne fut aucunement frustré en sa délibération. Car si les Utopiens, avant cestuy transport 3, avoient esté feauli et lûen recognoissans, les Dipsodes, avoir peu de jours avec eux conversé, Testoient encores davantage, par ne sçay quelle ferveur naturelle en tous humains au commencement de toutes oeuvres qui leur viennent à gré.. Seulement se plaignoient, obtestans^ tous les oieulx et intelligences motrices, de ce que plus tost n'estoit à leur notice venue la renommée du bon Pantagruel.

Noterez donc icy, beuveurs, que la manière d'entretenir et retenir pays nouvellement conquestés n*est, comme a esté Topinion. erronée de certains esprits tyrannicques ^ à leur

* Toujours. Toudis est encore aurait donc été profite, car le

usité en- divers patois. passage se trouve dans la première

^ II n'est pas sans intérêt de re- édition, qui est de 1 546.

marquer avec quelle persévérance * Prenant à témoin (du latin o6-

Rabelais préconisera fidélité et la testart).

soumission au prince. * De Marsy voit là, avec raison,

^ Les chercheurs d'allusions his- une critique à Tadresse de Macbia-

toriques, qui mériteraient bien ce vel et de son école, que le récent

nom â' Utopiens, reconnaissent ici mariage de Catherine de Médicis

la révolte de 1548 et le transport avec Henri ïl (1533) avait contri-

des révoltés eu Guyenne. Rabelais bné à mettre k la mode.

420 LIVRE m, CHAPITRE I.

dam ^ et déshonneur^ les peuples pillant , forçant, angariant 2, ruinant, mal vexant et régissant avec verge de fer; brief, les peuples mangeant et dévorant, en la façon que Homère appelle le roy inique Demovore ^ , c'est à dire mangeur de peuple. Je ne vous allegueray à ce propos les histoires antiques; seulement vous revocqueray en recordation de ce qu'en ont veu vos pères, 'et vous raesmes,- si trop jeunes n'estes. Comme enfant nouvellement né, les fault alaicter, bercer, esjouir. 0)mme arbre nouvellement plantée, les fault appuyer, asceurer, défendre de toutes vimeres*, injures et calamités. Comme personne sauvée de longue et forte maladie, et venant à convalescence , les fault choyer, espargner, restaurer : de sorte qu'ilz conçoivent en soy ceste opinion n'estre au monde roy ne prince que moins voulsissent ennemy s, plus optassent amy.

Ainsi Osiris, le grand roy des Egyptiens, toute la terre conquesfa^, non tant à force d'armes, que par soulagement des angaries, enseignemens de bien et salubrement vivre, loix commodes, gracieuseté et bienfaits. Pourtant, du monde fut il surnommé le grand roy Evergetes, c'est à dire bienfaicteur, par le commandement de Jupiter fait à une Pamyle ^. De fait, Hésiode, en sa Hiérarchie *, colloque les bons démons, appeliez les si voulez anges ou génies, comme moyens et médiateurs des dieux et hommes, supérieurs des hommes, inférieurs des dieux. Et, pource que par leurs mains nous

' Perte (du latin damntnn). ^ " Ainsi que Ta fait remarquer

^ Tourmentant. Angry, fâché , Le Puchat, Rabelais parle ici d'a-

colère (en anglais). prèsPiutarque (livre à^Isit et d*0-

^ AYjp.o66po; ÇaffaeOç,é,:Êl oOtc- «T^^^e certaine Pamvle. CV-laît,

rr/T^'î a-.î?"" -î'^^P'-ès ï^ ï'aWe, une femme thé-

{iitaae, 1, idi.; ^^^j^^ ^^j^ ^^ ^^^.^ ^^ ^^^^^^

* De tous ravages causés par avait entendu Une voix lui proplio Forage, par les tempêtes. — C'est tisant la naissance et la destinée encore le sens de ce mol en patois d*Osiris.

poitevin. Vimarium , tempête, ca- » C'est la Théogonie , où Hé-

lamité, dans Du Cange. siode traite de la généalogie des

* Voulussent avoir pour ennemi, dieux.

PANcTAGRUEL.

adviennent les richesses et biens du ciel^ et sont continuellement envers nous bienfaisans^ tousjours du mal nous préservent, les dit estre en office de rois, comme, bien tousjours faire, jamais mal, estant acte uniquement royal.

Ainsi fut empereur de l'univers Alexandre Macedo *. Ainsi fut par Hercules tout le continent possédé, les humains soulageant des monstres, oppressions, exactions et tyrannies; en bon traictement les gouvernant, en équité et justice les maintenant, en bénigne police et loix convenantes à Tassiete des contrées les instituant : suppléant à ce que defaiiloit , ce qfue abondoit avallant^, et pardonnant tout le passé, avec oubliance sempiternelle de toutes offenses précédentes : comme estoit Tamnestie ^ des Athéniens, lors que furent par la prouesse et industrie de Thraslbulus les tyrans exterminés, depuis en Rome exposée par Ciceron *, et renouvellée sous l'empereur Aurelian s.

Ce sont les philtres, iynges* et attraictz d'amour, moyennant lesquelz pacificquement on retient ce que péniblement on avoit çonquesté. Et plus en heur ^ ne peut le conquérant régner, soit roy, soit prince, ou philosophe, que faisant justice à vertus succéder. Sa vertu est apparue en la victoire et

* De Macédoice. De Marsy s'élonue que Rabelais mette Alexandre aa rang d'Osirls et d'Hercule, et des bienfaiteurs de rhumanité.

Notre auteur ne fait que suivi*e Plutarque; et puis Alexandre n'était pas seulement un conquérant , ' c'était aussi un philosophe, et même, pour son époque, un civilisateur.

' Édition prîhceps et de 1552.

Nieot, Oolgrave, donnent à ce mot le sens d'apprécier, évaluer. Si Kabêlais ne lut prétait pas une autre signification, nous ne désapprouverions pas la correction plus moderne réifai/anl,

^ ^(iviQdTia, oubli. Cornélius

Népos dit, à la louange de Thrasybule : <« Legem tulit : ne qins anieactarum retum acctuaretur, sive miiUaretur; eamque legem oà/motus appellarunt. »

* Dans sa première Philippique :

M Atheniensinmque reuovavi ve-

« tus exempltiro , graecum etiam u verbum usurpavi, quo tum iii se- « dandis discordiis erat usa civitas t< illa; atque omnem memoriam di- K scordiarum oblivione sempiterna « delendam censui. » {Phil, I, 1 .) ^ Yopiscus, Vie (tÀurélitia.

* Du gi-ec fuY$, TuYYo;, charme, philtre.

' Avec plus de bonheur, plus heureusement.

se

422 LIVRE m, CHAPITRk I.

conqueste. Sa justice apparoistra en ce que, par la volunté et bonne affection du peuple ^ donnera loix, publiera edictz^ establira religions^ fera droit à un chascun, comme de Octavian Auguste dit le noble poète Maro :

Il , qui estoit violeur, par le vouloir Des gens vaincuz, faisoit ses loix valoir.

C'est pourquoy Homère, en son Iliade, les bons princes et grands rois appelle xoerjn^Topac Xawv , c'est à dire omateors des peuples. Telle estoit la considération de Numa Pompilius, roy second des Romains, juste, politic et philosophe, quand il ordonna au dieu Terme, le jour de sa feste, qu'on nommoit Terminales, rien n'estre sacrifié qui eust pris mort : nous enseignant que les termes , frontières et annexes des royaumes, convient en paix, amitié, debonnaireté garder et régir, sans ses mains souiller de sang et pillerie. Qui autrement fait , non seulement perdra l'acquis , mais aussi pâtira ce scandale et opprobre qu'on l'estimera mal et à tort avoir acquis : par ceste conséquence que l'acquest luy est entre mains expiré. Caries choses mal acquises mal dépérissent K Et, ores , qu'il en eust^toute sa vie pacificque jouissance*, si toutesfois Tacquest dépérit en ses hoirs ^, pareil sera le scandale sus le defunct, et sa mémoire en malédiction, comme de conquérant inique. Car vous dictes en proYerbe commun : Des choses mal acquises, le tiers hoir * ne jouira.

Notez aussi, goutteux fieffés, en eestuy article, comment par ce moyen Pantagruel fit d'un ange deux, qui est accident opposite au conseil de Charlemaigne, lequel fît d'un diable deux, quand il transporta les Saxons en Flandre, et les Flamans en Saxe. Car, non pouvant en subjection contenir les Saxons par luy adjoincts à l'empire, qu'à tous momens n^entrassent en rébellion, si par cas estoit distraict en Espagne,

* C'est raviome latin : Malê ' HéritierB.

parla, malv dihbuntur, * Le troisième héritier.

* Et encore qu'il etc. De niale qii»»il>« nén yaiidcl tertius haerts.

ou autres terres loingfaines^ les transporta en pays sien, et obéissant naturellement, savoir est Flandres : et les Hannuyers * et Flamans, ses naturelz subjectz, transporta en Saxe, non doubtant de leur feaulté, encores qu'ilz transmigrassent en régions estranges ^. Mais advint que les Saxons continuèrent en leur rébellion et obstination première; et les Flamans, habitans en Saxe, embeurent' les meurs et contradictions * des Saxons.

* Les habitants do Hainaat. été plosiears fois some, et dans odle ^ Étrangères. de 1552i on lit contradictions ^ ce 3 SMmbibèrent, s'imprégnèrent qui signifierait l'esprit d'opposi-

de. tîon. Cette leçon doit être la vraie.

* Dans réditioB princeps, qui a D'autres portent : coiM^ViofU.

LIVUK 111, CHA14TRE 11.

Page 1