‹ Œuvres, collationees pour la premiere fois sur les editions originalesChapitre 230 sur 296 · CHAPITRE XVir · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVir

GmmmeDt Pannve parle à la sibylle et Panzan^t.

Leur chemin fut de trois journées * . La troizieme^ à la croppe d'une montaigne ^y sous un grand et ample chastaigner leur fut monstrée la maison de la vaticinatrice. Sans difûculté ilz entrèrent en la case chaumine'^ mal bastie^ mal meublée^ toute enfumée. Baste * (dist Epistemon) , Heraditus , grand Scotiste et ténébreux philosophe ^, ne s'estonna entrant en maison semblable , exposant à ses sectateurs et disciples que là aussi bien residoient les dieux^ comme en palais pleins de délices. Et croy que telle estoit la case de la tant célébrée Hecale*, lors qu'elle y festoya le jeune Theseus; telle aussi celle de Hireus ou OEnopion^, en laquelle Jupiter, Neptune et Mer-

< On lit ainsi dans Téd. de 1 552.

D'antres portent : six journées. La septième y etc.

' Derrière une montagne.

3 Couverte de chaame. Ce mot s'est employé depuis comme substantif. C'est ainsi qu*on le trouve dans la Fontaine et même dans Béranger.

* Il suffit, qu'importe {basta , en italien, en espagnol et en portugais).

^ Rabelais avait la ce passage de Cicérou :

« Heraditus , cognomento qui « axoxeivoç perhibetur, quia de « natnra nimis obscure memoravit.»

(De Fin., Il, 5.)

ZxoTeivô;, en grec, signifie té« nébreux, obscur.

Dans cette traduction de <ncoxeivo; par scotiste, il y a un trait malin à l'adresse de Duns Scot, le Docteur subtil. — Cette finesse n'a point échappé à Régis.

^ C'est bien Hecale qu'il faut lire, et non Hécate , comme l'ont cru quelques éditeurs. Hecale était une pauvre vieille femme de l'At' tique, toute dévouée à Thésée.

(Voyez Plutarque, Vie de Thésée, 19.)

^ Hireus ou Hyricus , nommé aussi Œnopion (Diodore, Y, 80), était fils d'Apollon et habitait la Béotie. Pour prix de l'hospitalité

cure ensemble ne prindrent à desdain entr^, repaistre et k)ger^ et en laquelle officialement pour Tescot forgèrent Orion.

Au coin de la cheminée trouT^^nt la vieille. Elle est^ s'escria Ëpistemon^ vraye sibylle, etvray protraict naivement représenté par Grii Kaminoi * de Homère. La vieille estoit mal en point, mal vestue, mal nourrie, edentée, chassieuse, courbassée, roupieuse, langoureuse, et faisoit un potaige de choux verds, avec une couane de lard jaune, et un vieil sa-* vorados ^. Verd et bleu 3, dist Epistemon , nous avons failly. Nous ne aurons d'elle response aucune. Car nous n'avons le rameau d'or*. J'y ay, respondit Panui^e, pourveu. Je l'ay icy dedans ma gibbessiere, en une verge dV massif ^, ac* compaigné de beaux et joyeux carolus*.

Ces mofz dits, Panurge la salua profondement, luy présenta six langues de boeuf fumées, un grand pot beurrier plein de coscotons'',unbourrabaquin^garny de breuvaige, une couille

qu'ils en avaient reçue, Japiter, Neptune et Mercure lui accordèrent, sur sa demande, d'avoir un fils sans femme. Les trois dieux urinèrent sur une peau de génisse, et an bout de dix mois il en sortit un enfant qu'on nomma Orion (du grec oupov , urine).

• Les vieilles enfumées. (Odyssée, liv. XVni, V. 27.)

^ Un os creux dont les pauvres gens se servaient pour donner de la saveur à leur soupe aux choux ; et comme ils ne pouvaient pas le remplacer tous les jours, le même os servait parfois fort longtemps, comme celui de la sibylle de Panzoust.

Sabourar, en catalan, signifie assaisonner; en provençal, sabou^ run veut dire assaisonnement.

* Juron dont il faut probablement chercher l'analogie dans morbleu! corbleu! etc., ou peut-être dans ce passage de Furetière :

«c On dit communément : faire des coups bleus , pour dire : faire des efforts inutiles.

* Allusion à la sibylle antique.

(Virgile, Enéide^ 1. VI, v. 136.)

* Un anneau d'or (gold ring, Cotgrave). On dit encore dans ce sens un jonc,

^ Monnaie frappée sons Charles VIII.

^ Cotgrave traduit ce mot par fresh cheese, lait caillé , caillebottes. Ce sens nous parait préférable à celui que donne Johanneau, qui confond coscoions avec le mot coscassons [couscous des Arabes), que nous avons déjà lu page 147, ligue 1 1 .

8 Suivant Cotgrave , c'est un grand verre dans la ferme d'un canon, d'une corne, etc. Oudiu donne à peu près la même définition.

C'est évidemment un mot de provenance turque. Froissart appelle le 9uUan Amurat V Âmurabaquitt .

LIVRK m, CHAPITRE XVII.

de bélier pleine de carolus nouTeUement forgés; enfin, arec profonde révérence^ luy mit au doigt médical une verge d'or bien belle, en laquelle estoit une crapaudine * de Beusse magnifiequement enchâssée. Puis, en briefves paroles, luy exposa le motif de sa venue, la priant courtoisement luy dire son advis et bonne fortune de son mariage entrepris.

La vieille resta quelque temps en silence , pensive et rechinante des dents, puis s'assist sus le cul d'un boisseau, phten ses mains trois vieux fuseault , les tourna et vira entre ses doigts en diverses manières, puis esprouva leurs pointes, le plus pointu retint en main, les deux autres jetta sous une pille à mil ^. Apres, prit ses devidoires, et par neuf fois les tourna; au neuf vieme tour considéra sans plus toucher le mouvement des devidoires, et attendit leur repos parfaict.

Depuis, je vis qu'elle deschaussa un de ses esdos ', (nous les nommons saboti), mit son devanteau ^ sus sa teste, comme les prestres mettent leur amict ,'quand ilz veulent messe chanter : puis, avec un antique tissu riolé, piolé *, le lia sous la gorge. Ainsi affeublce tira un grand traict du bourrabaquin, prit de la couille beliniere trois carohis , les mit en trois coques de noix , et les posa sus le cul d'un pot à plume •, fit trois tours de balay par la cheminée , jetta au feu demy fagot de bruyère, et un rameau de laurier sec. Le considéra brusier

' La crapandîne, en anglais ioad-stone, est une pierre d'an gri»

foncé bmnfttre, ainsi nommée pro- 1>ftblement parce qnc sa conkur ressemble à celle du crapaud. Maïs qu'est-ce qa'nne crapaudine de Beusse?

^ Mortier à piller le mil.

3 Eschs est eiirore usité pour sabots en patois limousin , et dans quelques autres î

-Qnan vo« tu gfl^na , diomino pastonnileto» Quan vos tu {rairna, per \ao\x bestiaou garé», Quatre» ésciis ei us esdos.

(ChftfiMn UinonMtie.)

* Tablier. Oe wio4, qui apparte-

nait à notre ancienne langue, est resté) avec de légères modifica»

tions, aux patois poitevin, saintmigeais, etc.

' Avec un vieux ruban rayé et bariolé. (V. Cotgra^e.)

• Grand pot ©ù l'on serrait les plus fines plumes des volaiHes, pour les employer à la literie. L'umge du pot à p^mneSf qui, suivant Cotgrave, était général en France, s'est conservé dans plusieurs de nos campagnes.

On y dit encore en proverbe :

« Vieux comme an pot à plumes. »

en silence , et Tit que, bruslant, ne fàisoit gristement ne bruit aucnn.

Adonc s'eserla espouvantablement, sonnant entre les dents quelques motz barba!res etd'estrangetermination; de mode * que Panurge dist à Epistemon : Par la ?ertu Dieu, je tremble, je croy que je suis charmé , elle ne ^wtrle point Christian. Voyez comment elle me semble de quatre empans plus grande que n'est oit lorsqu'elle se capitonna ^ de son devanteau. Que signifie ce remuement de badigoinces^?que prelend ceste jectigation^ des espaules? à quelle fin fredonne elle des babines comme un cinge démembrant ecrevisses? les oreilles me cornent, il m'est advis que je oy Proserpine bruyante : les diables bien tost en place sortiront. 0 les laides bestes î fuyons. Serpe Dieu 5 , je meurs de peur. Je n'aime point les diables. Hz me faschent, et sont mal plaisans; fuyons. A dieu, ma dame , grand mercy de vos biens. Je ne me marieray point, non. J'y renonce d^ à présent eomme alors.

Ainsi commençoit escamper de la chambre; mais la vieille anticipa^, tenant le fuseau en sa main, et sortit en un eour^ ou vergier près sa maison. Là estoit un sycomore antique : elle l'escroula^ par trois fois, et, sus huit feuilles qui en tombèrent, sommairement avec le fuseau escrivit quelques briefz vers. Puis les jetta au vent, et leur dist : Allez les chercher, si voulez; trouvez les, si pouvez : le sort fatal de vostre mariage y est escrit ^.

Ces paroles dites , se retira en sa tesniere , et sus le perron de la porte se recoursa®, robe, cotte et chemise, jusques aux escelles, et leur montroit son cul. Panurge Tapperceut, et dist à Epistemon : Par le sambre guoy de bois, voyla le trou

' De manière. en italien; crollar ^ en catalan. ' Se couvrit la tête, le cap, * C'est un souvenir de Virgile.

iie lèvres. Insanam Tal«m ad^picies, qaae rupe siib im

4 Branlement. F:ita- canit, foliisque nota» et nomiiia ma

* Serpent de Dieu ! diable ! '"''• (^,.,.^, ,i,. ,„^ ^, ^ J'

" Le devança.

" Le secoua. On dit crollare, ^ Se retroussa.

oOO LIVRE m, CHAPITRE XVU.

de la sibylle *, là où plusieurs ont esté perizpour y aller voir; fuyez ce trou. Soudain elle barra ^ sus soy la porte : depuis ne fut veue. Hz coururent après les feuilles, et les recueillirent, mais non sans grand labeur. Car le vent les avoit escartées par les buissons de la vallée. Et, les ordonnans Tune après Tautre, trouvèrent ceste sentence en mètres :

T'esgoussera De renom ^.

Engroissera , De toy non.

Te sugcera Le bon bout.

Tcscorchera , Mais non tout.

* Rabelais pensé encore ici à ' Eile ferma au moyen d'oDc

Virgile. barre.

...Horrend»qûe procul secreU sibyll» 3 fg dépouillera de répuUtioD,

Jntrum immane, petit... ^1/1

{Enéid., li?. VI, ▼. 10 et 11.) te déshonorera.

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