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CHAPITRE XXIV

Comment Vanor^e prend conseil de Epitiemon.

Laissans la Villaumere, et retournans vers Pantagruel, par le chemin Panurge s'adressa à Epistemon, et luy dist : Compère, mon antique amy, vous voyez la perplexité de mon esprit. Vous savez tant de bons remèdes. Me sçauriez vous secourir? Epistemon prit le propos, et remonstroit à Panurge comment la voix publicque cstoit toute consommée en mocqueries de son desguisement : et luy conseilloit prendre quelque peu de ellébore, afin de purger cestuy humeur en luy peccant, et reprendre ses accoustrements ordinaires. Je suis, dist Panurge, Epistemon mon compère, en phantasie de me marier. Mais je crains estre coqu et infortuné en mon mariage. Pourtant , ay je fait vœu à saint François le Jeune ' (lequel est au Plessis lez Tours reclamé de toutes femmes en grande dévotion, car il est premier fondateur des bons hommes 2, lesquelz elles appetent naturellement) porter lunettes au bonnet, ne porter braguette en chausses, que, sus caste mienne perplexité d'esprit, je n'aye eu resolution aperte.

C'est, dist Epistemon, vrayement un beau et joyeux vœu. Je m'esbahys de vous, que ne retournez à vous mesmes, et que ne

' C'est une manière un peu ir- konimCf et que, par suite, les Mirévérencieuse de désigner saint nimes, fondés par ce saint, avaient François de Paule, pour le distin- été appelés , eux aussi , les Bons guer de saint François d'Assise. hommes.

- ^ Pour comprendre ce jeu de Johannean cite à l'appui du fait

mots de notre malin auteur, il faut Dupleix en la vie de Louis XI, et

savoir que Louis XI avait sur- P. de Bonfous, dans ses ^ntiqui-

nommé François de Paule le bon tes de Paris,

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revocquez vos sens, de ce farouche esgiiarement, en leur tranquillité naturelle. Vous entendant parler, nie faites souvenir du vœu des Argives à la large perruque , lesquelz, ayans perdu la bataille contre les Lacedemoniens en la controverse de Thyrée, tirent vœu cheveulx en teste ne porter, jusques à ce quilz eussent recouvert leur honneur et leur terre * ; du vœu aussi du plaisant espagnol Michel Doris, qui porta le trançon de grève ^ en sa jambe. Et ne sçay lequel des deux seroit plus digne et méritant porter chapperon verd et jaune à oreilles de lièvre, ou iceluy glorieux champion, ou Enguerrant qui en fait le tant long, curieux , et fascheux conte , oubliant Tart et manière d'escrire histoires, baillée parle philosophe Samosatoys '. Car, lisant iceluy long narré , l'on pense que doibve eslre commencement et occasion de quelque forte guerre, ou insigne mutation des royaumes; mais, en fin de compte, on se mocque, et du benolst champion , et de TAngloys qui le défia, et de Enguerrant leur tabellion, plus baveux qu'un pot à moustarde *.

La mocquerie est telle que de la montaigne d'Horace , laquelle crioitet lamentoit énormément, comme femme en travail d'enfant. A son cry et lamentation accourut tout le voisinaige, en expectation de voir quelque admirable et monstrueux enfantement; mais en fin ne nasquit d'elle qu'une petite souriz *.

' Le fait est réellement men- * Rabelais se moque du champion

lionne par Hérodote, liv. I, cb. S'?., et de son historien. SoÎTaut nous.

Les Argives, qui portaient de iJ a parfaitement raison dans sa

longs cheveux , avaient juré de les critique du récit de Monstrelet.

fondre, et les Spartiates, qui les Des admirateurs de ce dernier ont

portaient courts , de les laisser dit que le jugement du curé de

pousser. Meudon ne pouvait ètre^ d'aucun

' On donnait le nom de grève à poids. C*est une hérésie qui n^aura

une armure qui protégeait le de- pas un prosélyte parmi les bom-

vant de la jambe. Ce Doris avait-il mes de goût,

eu ses grèves brisées dans un com- * Rabelais n'a emprunté à Ho-

bat, et avait-il juré d'en porter les race que le trait de la fin :

débris jusqu'au jour de la veu- partiirient montes , nascetur ridiculus mus.

geance? (nonce, ^npoéi,)

* De Samosate, en Syrio. C'est Les autres détails, dont le germe

Lucien. tout au plus est dans Phèdre, ont

Non pourtant, dist Pannrge, je m'en soubris «.

Se mocque qui clocque *.

Ainsi feray comme porte mon vœu. Or long temps a que avons ensemble vous et moy, foy et amitié jurée par Jupiter Phîlios *. Dictes m'en vostre advis. Me doibs je marier ou non? Certes , respondit Epistemon , le cas est hazardeux; je me sens par trop insuffisant à la resolution. Et, si jamais fut vray en Fart de médecine le dict du vieil Hippocrates de Lango * , jugement difficiie, il est en cestuy endroit verissime. J'ay bien en imagination quelques discours moyennant lesquels nous aurions détermination sus vostre perplexité : mais ilz ne me satisfont point apertement. Aucuns Platoniques disent que qui peut voir son Genius peut entendre ses destinées ^, Je ne comprends pas bien leur discipline, et ne suisd'advis que y adberez. 11 y a de l'abus beaucoup. J'en ay veu l'expérience en un gentilhomme studieux et curieux on pays d'Estangorre •. C'est le point premier.

Un autre y a. Si encores regnotent les oracles de Jupiter en Ammon, de Apollo en Lebadie, Delphes, Delos, Cyrrhe, Patare, Tegyres, Preneste, Lycie, Colophon; en la fontaine Castalie, près Antioche en Syrie, entre les Branchides; de Bacchus, en Dodone; de Mercure, en Phares, près Patras; de Apis, en Egypte; de Serapis, en Canobe; de Faunus, en Menalie et en Albunée, près Tivoli; de Tiresias, en Orchomene; de Mopsus, en Cilicie; de Orpheus, en Lesbos; de Trophonius, en Leucadie,jeseroisd advis (par adventure non

été enipmniés directement & notre ^ Jupiter, qui préside à ramiiié. auteur par la Fontaine. ^ C'est le nom moderne de l'Ile

' Le Dncbat fait obserrer avec de Cos» oà est né Hippocrate. justesse que Rabelais imite ici ces * Voy. Jamblique , de Myst.,

vers de Ma rot : sect. IX, cap. 3.

Sire Lyon fdit le (îIb de wurii, . * Ou d'Estrangof (comme on lit

De ton propos certes je me soubria. Jans le roman de Lancelot du Lac).

(Marot, cpilre a son ami Lyon.) -,^7 r tv l /

^ ^ ' ' Noos pensons, avec Le Duchat,

^ Tel se moque, qui boite (com- que ce mot vient de EaaUEngland

me celui dont il se moque). ^n Eêtnngliv, l'une des beptarchies

LoripedeiD reclus derideat, iCtbiopem albu», de T Anglftlerie sous les anciens rois

disait un proverbe latin en vers, saTnns.

vGooqIc

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serois) y allev^ et entendre quel seroit leur jugement sus vostre entreprise. Mais tous savez que tous son devenuz plus motz que poissons, depuis la venue de celuy roy servateur *, onquel ont pris fm tous oracles et toutes prophéties : comme^ advenante la lumière du clair soleil^ disparent ^ tous lutins, lamies ^, lémures^, guaroux, farfadetz et tenebrions ^ Ores, toutesfois qu'encores fussent en règne *, ne conseillerois je facilement adjouster foy à leurs responses. Trop de gens y ont esté trompés. Davantage, je me recorde que Agrip[Hne mit sus à Lollie la belle, avoir interrogé l'oracle d'Apollo Clarius, pour entendre si mariée elle seroit avec Claudius Tempereur ^. Pour ceste cause fut premièrement bannie, et depuis à mort ignominieusement mise.

Mais, dist Panurge, faisons mieulx. Les isles Ogygies ne sont loing du port Sammalo ^ ; faisons y un voyage après qu'aurons parlé à nostre roy. En Tune des quatre , laquelle plus a son aspect vers soleil couchant, on dit, je Tay leu en bons et antiques auteurs, habiter plusieurs divinateurs, vaticinateurs, et prophètes; y eslre Saturne lié de belles chaînes d'or dedans une roche d'or, alimenté de ambroisie et nectar divin ; lesquelz journellement luy sont descieulx transmis en abondance par ne sçay quelle espèce d'oiseaux (peut estre que sont les mesmes corbeaulx qui alimentoient es desers Saint Pol pre-

' Le roi sauveur, le Christ. «... lisdem cousulibus, atrox

' Disparaissent. odii Agrippina , ac LoUiae infensa,

' Êtres fabuleux qu'on repré- quod sccum de matrimonio princi-

sentait avec une tête de femme et pis certavisset, molitur crimina, et

un corps de sei-pent , et qui pas- accusatorem qui objiceret Cbal-

mient pour dévorer les enfants. daeos ^ magos , interrogatumque

Ne» pranse Lamm vhum puenim extrahat Apollinis Clarii gimulacrom, SOpCF

[aivo. nuptiis imperatoris

(.^r/po^r. d'Horace.) „ j^ Lolliam mittitur Iri-

* Les mauvais esprits {lémures, bunus, a quo ad mortem adigereen latin). tur. » (Tacite, Ânn,, XII, 22.)

^ Esprits des ténèbres (tenebrio, * Sont près du port de Saint-

en latin, qui fuit le jour). Malo. Rabelais parle ici d'après Plu-

* Fussent-ils encore tout-puis- tarque , qui place les îles Ogygies sants. à cinq journées de la Grande-Bre-

^ C'est un souvenir de Tacit* : tagne.

mier hermite) ; et apertement prédire à un chascun qui veull entendre son sort, sa destinée, et ce que luy doibt advenir. .Car les Farces rien ne ftlent, Jupiter rien ne propense et rien ne délibère que le bon père, en dormant, ne cognoisse. Ce nous seroit grande abbreviation de labeur, si nous le oyons un peu sus cestè mienne perplexité. C'est, respondit Epistemon, abus trop évident, et fable trop fabuleuse. Je n'iray pas.

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