XIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
plusieurs années. Nous donnerons plus loin nos raisons. C'est dans cette plantureuse province de Touraine ^ , c'est à Chinon, patrie d'Agnès Sorel, que l'auteur de Gargantua vintau monde. Il était le dernier de plusieurs frères, et son père, Thomas Rabelais , exerçait dans cette ville la profession d'apothicaire , ou, suivant les autres, d'aubergiste, à l'enseigne delà Lamproie. Ce qui est certain , c'est que celut-ci possédait à Chinon une maison qui , du temps de l'historien de Thou , était devenue un cabaret ', et, aux environs, le clos de la Deviniëre, renommé pour l'excellent vin pineau qu'il produisait.
Près de là, au village de SeuUy, était une abbaye où le jeune Rabelais fut mis en pension vers l'âge de dix ans. Voyant qu'il n'y apprenait rien, on l'envoya au couvent de la Baumette, fondé par René à un quart de lieue d'Angers, ou, suivant d'autres, à l'université de celte dernière ville. Il n'y profita guère plus , dit-on, et le seul fruit qu'il parait avoir retiré de son séjour en Anjou fut sa liaison avec les frères Dubellay,. qui devaient un jour s'élever aux plus hautes dignités de l'État et de l'Église. Avec son earactère et ses goûts, on a peine à s'expliquer comment, sans une volonté formelle de la part de ses parents ^ , il
1 La t«rra molle e liela e dileltosa
Simili a se g)i abitator produce.
Tas«o, Gitnu. hb«r,
' Cette drconstance hispira à de Thon des vers Utou agréaUeneai imités par le tradacteur français de ses Mémoires :
Ainsi Baeebus, dieu de la joie.
Qui régla toujours mon destin,
Jusqn'en Tautre monde m'envoie
De quoi dissijier mon chagrin.
Car de ma maison paternelle
Il Tient de faire un cabaret
Où le platdr se renouvelle
Eutre le blanc et le clairet.
Les jours de fête on s'y régale :
On y rit du soir au matin.
Dans le jardin et dans la salle
Tout Chinon se trouTe en festin.
\A rhocen dit sa chansonnette, '^^
Là le plus sage est le plus fou
Et danse au son de la musette
Les plus gais branles du Poitou, etc.
» Çordigerum esse
Vult pater.
F. Rahelœaii Gesta, daus le Fîoretum philosophicum d'Antoine Leroy.
SUR RABELAIS. xv
eût pu se décider à embrasser Tétat monastique et surtout à entrer dans un ordre mendiant.
Ce fut chez les cordeliers de Fontenay-le-Comte, en Poitou , qui, ditColietet ' , « faisaient vœu d'ignorance encore plus que de religion, ^* que Rabelais fit son noviciat et passa successivement par tous les degrés du sacerdoce jusqu'à la prêtrise, qu'il aurait reçue en 151 1 suivant Pierre de Saint-Romuald *. De ce séjour datent deux sentiments fortement enracinés chez lui : Tamour des lettres et la haine des moines. ÎI y refit ses études négligées, et s'éprit d'une vive passion pour ces auteurs de la Grèce et de Rome qui renaissaient alors de toutes parts , pour cette science encyclopédique ' dont on trouve les traces dans ses ouvrages et qui était alors le mot d'ordre de tous les esprils affamés de savoir. H est probable qu'il joignit dès lors à cette étude celle de nos vieux auteurs français : romans de chevalerie , Ronutn de la Kose, Pafhelln, Villon, Crétin et toute cette littérature de la fin du xt* siècle ou du commencement du xti* , si fortement empreinte du vieil esprit gaulois, dont notre auteur devait être l'un des représentants les plus complets.
Un cordelier qui s'adonnait aux sciences profanes , au grec surtout, étude encore suspecte, devait aisément passer parmi ses compagnons pour un faux frère, pour pis encore V On a peine à s'imaginer quelle furieuse opposition Vhellénlsmef comme on
Cet opascale, imprimé à Paris en 1649, în-4**, renferme des détails curieux sur Rabelais. L'auteur, descendant d'Adrien Leroy, qui ayait été attaché au cardinal Dubellay, se retira pendant la Fronde il Meudon , oÈi il composa cet ouvrage dans le cabinet même que Rabelais avait autrefois habité. On y retrouve la plus grande partie des matériaux qtl'it fit entrer depuis dans ses Raèeltesina Elogia , manuscrit latin de la Bibliothèque impériale, in-fol., n** 8704 , dont Bréqnigny a donné «ne analyse, Notices des mss., V, 132.
* Histoire des poètes fiançais, mss. de la bibliothèque du Louvre.
3 Trésor chronologique, 1642-47, 3 viil. in-fol., à Tanoée 1663.
' 'H IyxvxXoç naidtia, or&tcularis sdentiaf telles sont les expresnoDS dont se sert Bodé pour caractériser le genre d'étndes auquel se H- Traient Rabelais et les savants de cette époque.
4 Grseum fi proAtari andeat, hen mImc* Vulgi judicio proximus hwresi
Die«ftur vel iniquior.
Steph. DoleU Ëpigumm. Uk. I , p. 14.
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l'appelait alors, rencontrait dans le clergé au commeucemeul du XVI* siècle. L'érudition était accusée de favoriser la révolte de rintelligence, et la langue grecque, sa plus haute expression, qui livrait à l'esprit d'examen les monuments de la primitive Église, devait être l'objet d'une suspicion toute particulière. D'ailleurs la renaissance des études grecques coïncidait avec la première introduction en France des doctrines du luthéranisme, et le clergé prétendait que cette coïncidence n'était pas purement fortuite. In maximis opinionum procellis, dit Leroy dans sa Vie de Budé, ingens grxcx linguas conflata erat invidia, quod haïuim stirps et semen omnium malorum videi^etur. Varillas fait d'Amyot un franc hérétique, et il ajoute qu'il l'était devenu à force d'étudier le grec. « C'était , dit-il , une véritable contagion pour tous ceux qui s'adonnaient à cette 4tude. »
Les chefs des communautés religieuses s'étaient mis à la tète de cette croisade contre les lettres , et Budé nous apprend que précisément les franciscains se faisaient remarquer parmi les plus acharnés '. C'est dans ces circonstances que, vers l'année 1523, des perquisitions faites par ordre supérieur dans la cellule de Rabelais et dans celle de Pierre Ami, le seul à peu près ^ dans la communauté qui partageât ses goûts studieux, amenèrent la découverte de livres grecs, qui furent confisqués par le chapitre. Pour tout dire, il est permis de présumer, d'après un passage d'une des lettres de Budé à Pierre Ami , dont nous parlerons plus loin, que parmi ces volumes se trouvaient quelques écrits Ihéologiques d'Érasme, qui faisaient alors grand bruit et qui , suspects de favoriser les erreurs de Luther , étaient particulièrement en butte aux antipathies des théologiens de l'ordre de' Saiut'François ^, Les deux amis furent dépouillés de leurs livres et de leurs papiers, privés des moyens de se livrer cà leurs études
* £udœi Epistolœ, Paris, 1574, in.4°, p. 137.
' Pour être juste il faut encore nommer « le noble Ardillon , » qui devint pins tard abbé de Fontenay-Ie-Comte, et un autre moine dont Budé, ibid,, p. 50, associe le nom (en grec ^iveroç) à ceux de Pierre " Ami et de Rabelais. C'est peut-être le même que Finetius, ami de Dolet.
3 Budœl Epistoîœ, p. 136.
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chéries , mis au secret ; et peut-être la persécution aurait-elle été plus loin s'ils n'avaient prévenu par la fuite ' les mauvais traitements qui les menaçaient. Réfugiés ensemble ou séparément dans quelque autre maison de leur ordre * , malades de tourment et d'inquiétude ^ , ils attendirent que l'orage se calmât et qu'il leur vint quelque secours du dehors.
En effet , telle était l'espèce de franc-maçonnerie qui régnait alors entre les adeptes de la science , quels que fussent du reste leur pays ^ leur position sociale > leurs croyances même, que frère François, grâce à l'esprit communicatif et à la joyeuse humeur qu'il savait allier aux études les plus sérieuses , avait , du fond de son cloître, noué des relations avec plusieurs personnages assez considérables de la province et même de la cour. . C'étaient, à Fontenay même , plusieurs membres de la famille Brisson, qui, dit Colletet, « l'excitaient à jeter le froc aux orties pour Jouir avec plus de liberté de sa conversation divertissante ; > André Tiraqueau, lieutenant général au bailliage, « le bon, le docte, le sage, le tant humain, tant débonnaire et équitable Tiraqueau; » c'était enfin le savant Budé, que ses fonctions de maître des requêtes suivant la cour amenaient souvent en Touraine.
Depuis quelque temps Pierre Ami avait fait connaître Rabelais à Budé, avec lequel il était en correspondance ; et celui-ci ne manquait pas, dans chacune de ses lettres au premier de ces
* Cela résulte non •seulement de la lettre de Budé à Rabelais où il lui dit: Moleatiàaffici prœvenistia a sodalitatis primoribus, p. 142, mais encore du passage de Rabelais lui-même, au chapitre 10 du liv. III de Pantagruel, où il représente Pierre Ami « explorant les sorts Virgiliadbs, pour sçavoir s'il eschapperoit de Tembusche des farfadets, et rencontra ce vers :
Heu ! fiigc crudeles terras, fiige littus avarum.
Puis eschappa de leurs mains sain et saulve. *
' Budé , dans la lettre que nous venons de citer, s'excuse de n'avoir pas écrit plus tôt aux deux amis , parce qu*il ne savait pas où se trouvait alors Rabelais (6; y^ flYVOovv ô-reou <sh tote xaTwvtei;), ni dans quelle maison de leur ©.'dre (èv TÎvi Tcotè twv étaipeiwv v{J.o)v) Pierre Ami pourrait résider pour le moment.
^ " Audivi enim a narrant?bus qncmadmodum paulo ante qnidem languidius dispositus fueras pree vexatione et angustia. » Ibid.^ p. 139.
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religieux, d'ajouter un mot flatteur pour le second. » Saluez de ma part votre frère en religion et en science , Rabelais '. — Adieu, et saluez quatre fois en mou nom le gentil et savant Rabelais, ou de vive voix, s'il est près de vous, ou ^par missive , s'il est absente » Cependant Rabelais aurait voulu recevoir per* sounellement une lettre du savant helléniste, lettre qu'Ami lui promettait toujours, et qu'il lâchait lui-même de provoquer par des épitres badines, à grand renfort de grec et de latin. Dans Tune d'elles, qui ne nous est pas parvenue, mais dont Budé, dans sa réponse, a reproduit le sens et probablement les termes, il parlait d'intenter à Pierre Ami une action de dolo malo, l'appelant ami trompeur, amkum dolosum, qui s'était vanté d'un crédit qu'il n'avait pas, et l'accusant de l'avoir mystifié, lui, homme simple et sans malice, en le comprom^ettant auprès d'un personnage orgueilleux qui, depuis six mois, dédaignait de répondre à se& avances ^. C'est à cette plaisanterie que Budé répond enfin sur le même ton, rendant grec pour grec et latin pour latin à Rabelais, qu'il félicite de son habileté dans les deux langues ; mais il lui reproche, au nom du grand saint François, son patron et celui de son ordre, d'avoir manqué à la diarité, l'un des premiers devoirs de sa profession, puisque si par hasard lui, Budé, n'avait pas fait honneur aux promesses de P. Ami, celui-ci restait exposé à une action criminelle dont la formule était déjà toute dressée. Ace propos, entrant dans la thèse
' I6id., p. 48.
» I6id., p. 140.
^ « Epistola vero tua, ntriusqne linguœ peritiam'singularem redolens, ut tnilii jucnnda fuit et grata, nescio quid sinistr» in me snspiciuncnlse prae se ferre videtnr, ut quidem in illa aciionis de dolo malo forniuiain concepisti, quant in Petrum Amicum sodalem tuum Franeiseanam intendisse te dieis ; ob id scilicet quod imposturam fecerit homini tibi simpliei et incauto : nescio quid de me spondens quod nec tu futumm pote* ras tum coniidere, nec postea experimento verum esse cognoyisii, nimirum dolosum amicum esse censens , quum hominem te çiXdicXovv xal ev^Or], sciens prudensque, quo tibi incommodaret , in hominem me çi- XoXa^lova obtruderit ; qui quantum ipse jam hune mensem aut etiam sextum lileras tuas fastidio habuerim ac contemptui. » Cette lettre, qui doit être de 1521, ne se trouve que dans Tédition des Budœi'Epistolœ ex officiiîa Badii, \b22, in-8°.
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de droit romain , que Rabelais s'était amusé à développer, il lui démontre doetement qu'il avait suivi une marche tout à fait vieiease « Ai-je besoin de vous rappeler, à vous qui avez étudié le droit {quijuris studiosus/uisti), qu'il fallait d'abord essayer de l'action civile, ex stiptdatu, etqueTédit d;i préteur n'accorde que snbsldtairement l'exception doH malt, etc. » Piiis, pour rendre, dit-il, la pareille à son correspondant, il ajoute en grec : «< Que votre compagnon soit donc tout d'abord mis hors de cause, et que le procès entier retombe sur moi. Vous vous étonnez, en jeune homme qui ne doutede rien, que je n'aie pas aussitôt répondu àl'appel fait par vous, et vous prenez feu, Yons disant méprisé par moi. Mais ne fallait il pas préalablement vous assurer que ce grand grief était fondé, savoir si des oecQpations ou une maladie ne m'avaient pas empêché de vous écrire, etc. »
Les biographes qui ont pris an sérieux la querelle de P. Ami et de Rabelais et les savantes plaisanteries de Budé auraient dû être avertis de leur erreur par la phrase qui suit immédiatement le long passage que nous venons d'analyser : « Jusqu'ici fai parlé en badinant , voulant répondre sur le même ton atout ce que vous m'avez écrit dans ce style, avec l'intention, je le soppose, de me soutirer une lettre *. >» Enfin Budé termine par quelque mots plus sérieux sur son âge et ses occupations, qui ne lui permettent plus d'apporter à ces choses de la science, qu'il aimera toujours, le même loisir et la même ardeur.
Tels étaient les rapports de Budé avec nos deux amis lorsqu'il apprit ce qu'ils avaient souffert powr l'amour du grec^ : on peut joger de sa douleur et de son indignation. Voici comment elles s'exhalent', en exclamations classiques dans une lettre * à P. Ami : « O Dieu immortel, toi qui présides à leur sainte congrégation comme à notre amitié, quelle nouvelle est parvenue jusqu'à moi ? J'apprends que vous et Rabelais, votre Pylade, à cause de votre zèle pour l'étude de la langue grecque, vous êtes
' «Hactenns jocaium me putato, pariaque facere yoluisse cum ii$ qoae tu (ut opinor) jocabunde scripsisti, elicere a me epistolam cupiens.»
^ Qui qnidem malta et atrocia passos sis gratia amoris graecarnm fiterarum. » Budœi Epistolœ, p. 139.
' /iJ/rf., p. 133et8.
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