XX NOTICE BIOGRAPHIQUE
inquiétés et vexés de mille manières par vos frères, ces ennemis jurés de toute littérature et de toute élégance. 0 funeste délire 1 ô incroyable égarement ! Ainsi ces moines grossiers et stupides ont poussé l'aveuglement jusqu'à poursuivre de leurs calomnies ceux dont le savoir, acquis en si peu de temps, devait honorer la communauté tout entière!... Nous avions déjà appris et vu de nos yeux quelques traits de leur fureur insensée, nous savions qu'ils nous avaient attaqué nous-méme, comme le chef de ceux qu'avait saisis, comme ils le disent, la fureur de l'hellénisme, et qu'ils avaient juré d'anéantir le culte des lettres grecqiras, restauré depuis quelque temps à l'éternel honneur de notre époque... Tous les amis de la science étaient prêts, chacun dans la mesure de son pouvoir, à vous secourir dans cette extrémité, vous et le petit nombre de frères qui partagent vos aspirations vers la science universelle... Mais j'ai appris que ces tribulations avaient cessé depuis que vos persécuteurs avaient su qu'ils se mettaient en hostilité avec des gens en crédit et avec le roi lui-même. Ainsi vous êtes sorti à votre honneur de celte épreuve, et vous allez, je l'espère, vous remettre au travail avec une nouvelle ardeur. » La lettre à Rabelais ' est conçue dans des termes analogues et renferme aussi, avec des témoignages de vive sympathie pour les maux qu'ils avaient soufferts, des félicitations de ce que ces maux avaient eu un terme : « J'ai reçu, d'un des plus éclairés et des plus humains d'entre vos frères, la nouvelle qu'on vous avait restitué ces livres, vos délices, confisqués sur vous arbitrairement, et que vous étiez rendus à votre liberté et à voire irauquillité premières. »
Ces hommes en crédit qui s'étaient interposés entre les deux moines et leurs supérieurs étaient évidemment Tiraqueau et Budé lui-même, usant de leur influence de magistrat et de fonctionnaire approchant de la personne du roi.
On connaît les griefs des moines de Fontenay-le-Comte, la mesure des persécutions exercées envers Rabelais et son ami, la manière dont ils y échappèrent. Parlerons-nous maintenant des épisodes burlesques ou tragiques dont les biographes ont cru devoir illustrer le séjour de Rabelais dans ce couvent ; des espiègleries sacrilèges qu'ils ont prêtées à un homme de près de qua-
• ràiil., p. 140 et 8.
vGooQle
Igl
SUR RABELAIS. xxi
rante ans, engagé dans les ordres sacrés, qui, ainsi qu'il Ta déclaré « vaquait souvent au saint ministère de l'autel,» occupé d'ailleurs des études les plus sérieuses et les plus multipliées, qui put bien, comme on l'a dit, «c jeter aux orties »» l'habit de Saint-François, mais non le traîner dans la boue, pour ne rien dire de plus ? Parlerons-nous davantage de cette prétendue querelle avec Pierre Ami, plaisanterie d'hommes graves prise au sérieux par des biographes trop légers; enfin de cette scène fantasmagoiique, réminiscence de la Religieuse de Diderot et du Moïm de Lewis, où Von a représenté « le lieutenant général de FoDtenay se rendant, au nom du roi, avec les principaux habitants de la ville aux portes de l'abbaye, qu'il fait ouvrir de force, et Rabelais trouvé dans une des oubliettes de la pieuse maison, où il serait mort en peu de temps ^ ? »
Ce qui est certain, c'est que les amis de Rabelais comprirent qu'il y avait décidément incompatibilité entre lui et les ordres mendiants. Ils songèrent à lui assurer les avantages d'une règle plus douce, et, vers l'année 1524, frère François obtint du pape Clément VII un induit qui l'autorisait à passer dans l'ordre de Saint-Benoit et à entrer dans l'abbaye de Maillezais avec le titre et l'habit de chanoine régulier, et la faculté de posséder des hénétices. Mais, soit que l'ordre des bénédictins, où les études ne furent organisées que par l'institution de la congrégation de Saiot-Maur en 1618, n'offrît alors guère plus de ressources que les autres à un esprit cultivé, soit plutôt que le caractère de Rabelais répugnât à toute espèce de règle, on le voit bientôt, « sans la licence de ses supérieurs » (c'est lui-même qui l'avoue dans sa supplique à Paul III, dont nous parlerons plus tard), quitter le couvent de Maillezais, prendre l'habit de prêtre séculier et courir le monde {per seculnm dru vagari) , tantôt exerçant la médecine dans les maisons de son ordre et ailleurs, tantôt disant la messe, les heures canoniques et les autres divins offices à l'occasion (et in altaris ministerbo ministrando,'ac horas canonicas et alla divina officia alias forsan celebrando) ; enfin encourant par cette vie vagabonde la double flétrissure de
* Voy. la plupart des biograpliies de Rabelais , et notamment celles de MM. Paul Lacroix et Eugène Noël.
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rirrégularité et de l'apostasie {apostasix maeulam ae irt'egtdor ritatis et infamiw ita va-gabundus incurrit). »
Oa voit que Rabelais se jugeait lui-même assez sévèrement. Cependant il ne faudrait pas que ces expressions, conformes à la rigueur des règles canoniques et naturelles d'ailleurs alors qu'on s'adressait au chef des fidèles pour en obtenir indulgence et pardon, abusassent sur la véritable position de Rabelais. Cette position, fausse sans doute, n'avait cependant rien , dans les mœurs du temps, d'absolument choquant, non-seulement pour les gens du monde, mais même aux yeux des eeclésiasti- (^ues, puisque nous voyons Rabelais, immédiatement après cette sortie irrégùlière du couvent de Maillezais, accueilli chez l'évè* que même du diocèse, Geoffroi d'Estissac , son camarade d'études à la Baumette, en attendant un bénéfice qu'on lui faisait espérer. Ce prélat, grand seigneur et lettré,' se plaisait à réunir, dans son château de Ligugé, une société choisie d'ecclésiasti* ques, d'hommes du monde et de savants. De ce nombre était Jean Bouchet, procureur à Poitiers, auteur des Annales d'Aquitaine et d'un grand nombre d'autres ouvrages. On a une Épistre de maisire François RabelcUs, homme de grans lettres grecques et latines, à Jehan Bouchet, traictant des ymaginations qu*on peut avoir attendant la chose désirée^ (il lui avait écrit au nom du maître de la maison pour presser son retour à Ligugé); et une Épistre responsifve dudict Bouchet audict Ràbdays, ooittenant la description d'une belle demeure, et louanges de messieurs d'Estissac, Elles sont curieuses l'une et l'autre en ce qu'elles font connaître le genre de vie qu'on menait à Ligugé, séjour riant et tranquille, espèce d'abbgye de .Thélème si Ton veut, mais décente et digne d'un évéque, où la bibliothèque tenait plus de place que la cuisine/ et dont on a bien gratuitement voulu faire un rendez-vous de libertins et de grossiers matérialistes.'
Jean Bouchet, après avoir constaté en deux mots qu'on trouva à Ligugé
Les bons frnictx et bons vins Que bien aymons entre noos Poictevius,
' Voy. notre édition, t. I, p. 199.
SUR RABELAIS. xxiii
ajoute que, ce qui vaut mieux encore ,
C'est la bonté du révérend évéque
De Maillezais , seigneur de ce beau lieu ,
Partout aymé des honames et de Dieu,
Prélat dévot , de bonne conscience ,
Et fort sçavant en divine science ,
En canoDÏcqae et en humanité ;
Non ignorant cette mondanité
Qu'on doibt avoir entre ks reys et princes
Pour gouverner villes, cites, provinces.
, A ce moyen il ayme gens lettrez En grec, latin et franooys bien estrez A diuiser d'bystoire ou théologie Dont tu es Tung; car en toute cWrgie Tu es expert. A ce moyen te print Pour le seruir, dont très graut heur te vint, Tu ne pouuoys treuuer meilleur seruice Pour te pourveoir bientoust de bénéfice.
Cest dans cette agréable retraite que Rabelais reprit Icf cours de s« études encyclopédiques, tantdt travaillant dans sa petite dtambre et dans sou lit *, habitude à laquelle il est fait allusion dans Pantagruel; tantôt errant sur les bords du Glain i douce rivière, » que devait célébrer plus tard Vauquelin de la Fres- Daie et qui vit sans doute plus d'une fois Rabelais rêver ou herboriser le long de ses rives. « Passans par quelques prés on autres iieux herbus, visiloient les arbres et plantes, les conférans avec les livres anciens qui en ont escrit, comme Théophraste, Dioscorides, Mariaus^ Pline, Nicander, Macer, Galieu ; et en emportoient leurs mains pleines au logis; desquelles avoit la charge ua Jeune page nonuné Rhizothome ; ensemble des marrochons, des pioches, des cerfooettes , bêches, tranches et autres instru- Délits requis à bien arboriser '. »
Eo effet, c'est vers cette, époque que, parmi cette multitude de
* VÉpitre de Rabelais à Boacbet se termine ainsi :
A Ligugé , ce matin , de septembre Sixième jonr, en ma peUte cbambrei Que de mon lict Je me renouvellays Ton tervUeur et ara y Kabelàii.
* Gargoittuat c. x\ut»
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