‹ Œuvres, collationees pour la premiere fois sur les editions originalesChapitre 6 sur 296 · XXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

XXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE

connaissances diverses auxquelles Rabelais avait jusque'là, sans choix et sans but précis, donné son temps et ses facultés, la science des choses naturelles, la botanique, la médecine prennent décidément le dessus. « Ainsy, dit Colletet, par la force de son esprit et par ses longs travaux, il s'acquit cette polymathie que peu d'hommes ont possédée, car il est certain qu'il fut trèssçavant humaniste et très-profond philosophe, théologien, mathématicien, médecin, jurisconsulte, musicien, arithméticien, géomètre, astronome, voire même peintre et poète tout ensemble. Mais comme la science des choses naturelles estoit celle qui revenoit le plus à son humeur, il se résolut de s'y .appliquer entièrement, et à cet effet il s'en alla droit à MontpeU lier, etc. »

Ou ne connaît ni les causes ni la date précise de son départ de Maiilezais et de Ligugé, et, quoi qu'en dise GoUetet, il y a une lacune entre ce départ et son arrivée à Montpellier. On a essayé de la combler par des traditions qui ne reposent sur aucun document authentique, et d'après lesquelles il aurait résidé soit à^Souday, village du Perche, dans la double qualité de curé et de médecin, soit aux châteaux de Glatigny et de Langey, appartenant aux frères Dubellay. On ne retrouve d'une manière certaine la trace de Rabelais qu'à l'époque de sa première inscription conservée dans les registres de la faculté de médecine de Montpellier.

n Moi, François Rabelais, de Chinon, diocèse de Tours, me suis rendu ici à l'effet d'étudier la médecine et me suis choisi pour parrain (patrem) l'illustre maître Jean Schyron, docteur et régent dans cette université. Je promets observer tous les statuts de ladite faculté de médecine, lesquels sont d'ordinaire gardés par ceux qui ont de bonne foi donné leur nom et prêté serment suivant l'usage, et, sur ce, ai signé de ma propre main. Ce 16*" jour de septembre, l'an de Notre-Seigneur 1530. » Voici la seconde inscription de la même année :. m Moi, etc., ai été promu au grade de bachelier le premier jour du mois de novembre, sous le révérend Jean Schyron, maître ès^arts et professeur de médecine. »

Astruc, dans son Histoire de la Faculté de médecine de Montpellier y nous apprend que Rabelais suivit les exercices des écoles pendant toute l'année 1531 et que, pour remplir l'obligation

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imposée aux bacheliers de faire des coui*s pendant trois mois, il expliqua les Àphommes d'Hippoerate et VArs parva deGalien, tirant parti de ses études philologiques pour rectifter le texte grec d'après un manuscrit qu'il possédait. 11 est probable qu'il profita de son séjour à Montpellier pour faire diverses excursions dans un but de science ou de plaisir. Les lies d'IIyères paraissent avoir été de sa part Tobjet d'une prédilection particulière. Laissons parler M. Eugène Noël) que cette fois son imagination a bien servi.

« Pour des élèves de Montpellier, ce voyage était un complément d'étude : ces iles sont et étaient encore plus alors renommées pour leurs plantes médicinales. Je ne sais quelles plantes jii quelles observations scientifiques Rabelais rapporta de cette navigation, mais le climat enchanteur de ces iles, la beauté de leurs sites lui plurent tellement qu'il fit à ses compagnons la déclaration joyeuse qu'ils pouvaient à leur gré poursuivre le voyage et chercher comme taut d'autres quelqu'ile dont ils se feraient rois ou empereurs, que, pour lui, il s'en tenait à ces belles Stœchades; qu'à partir de cette heure et de son motu proprio il s'en proclamait non le pape, ni l'empereur, ni le roi, miais bien le cdloter. Ses lettres à ses amis, désormais il les signera : F. Rabelais, calloier des iles d'Hyères. Il conserva même ce titre en tète du IIP livre.

« Aucune de ses biographies n'a dit un mot de cette prcmienade; mais j'en retrouve partout la trace dans sa Chronique. Il ne parle de ces lies qu'avec éloges et toujours en disant : mes iles d'HyèreSj mes Stœchades. En parlerait-il avec cette émotion s'il ne les avait connues, s'il ne les avait aimées? Ce voyage ne fait pour moi aucun doute, et même je penserais volontiers qu'il visita d'autres fois encore ses chères iles ' . »

Rabelais nous a donné lui-même le nom de ses compagnons d'études et de plaisirs lorsque, se mettant en scène nominativement pour la première et la dernière fois peut-être dans ce roman où l'on veut qu'il ait mis en scène tant de personnages de son temps, il fait dire à Panurge par Carpalim : « Je ne vous avois oncques puis veu que jouastes à Montpellier avecques nos anticques amis, Ant. Saporta, Guy Bouguier, Balthazar Noyer,

* Eug. Noël, RahcIaiSf p. ô3.

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Tollet, Jean QuentÏD, François Robinet, Jean Perdrier et François Rabelais, la morale comœdie de oelluy qui avoit épousé une femme mute. » Suit une longue et complaisante analyse de cette farce, qui rappelle évidemment à Rabelais de joyeyx souvenirs. « Je ne riz oncques tant, dit^il, que je feis à ce patelinage *, » déclaration remarquable dans la bouche d'un homme qui avait beaucoup ri.

En attendant le grade de docteur, qu'il ne prit que plusieurs années après, Rabelais ne laissa pas d'exercer la médecine , notamment à Lyon, où il se rendit au commencement de Tannée 1&32; il est même remarquable que Tabsence de ce titre ne Tait pas empêché d'être attaché à un établissement public. On voit en effet qu'il fut médecin du grand Hôtel-Dieu de Lyon , de novembre 1532 à la fin de février 1534. A cette dernière époque, on lui donna un successeur , parce qu'il s'était absenté deux fois sans congé. Mais dans un rôle de 1535 , conservé à l'hôtel de viile, on lit en marge le nom de M* François Rabelais, comme faisant partie d'une des dizaines du pennonagede la rue du Bois. Lyon , comme il le dit lui-même , était le siège de ses études ( Lugdunnm ubl est sedes studiorum meonim ) , et les souvenirs de cette ville devaient plus d'une fois revenir sous sa plume, soit que par la bouche de l'écolier limousin il la nomme Vinclyte et famosissime urbe de Lugdune, soit qu'il parle des gros piliers d*Enay, des basteliers de Lyon, des courtisanes lionnoises, de Michel Parmentier, libraire, demaurant à l'Eseti de Bâle, etc.

Car c'est surtout pour faire des livres que Rabelais semble être veau à Lyon. Il n'est pas exact de dire qu'il y ait été appelé par Dolet pour être, comme lui, correcteur d'épreuves chez Sébastien Gryphe; car Dolet ne vint à Lyon qu'en août 1533. Mais il est probable qu'il se mit aux gages de quelques-unes des maisons d'imprimerie et de librairie qui , depuis la fin du XV® siècle , avaient fait de cette ville le transit des produits de la renaissance italienne et le grand marché des oeuvres de la vieille littérature française, romans de chevalerie, anciens poètes , facéties, chansons, inspirations de l'esprit gaulois, qui allaient bientôt céder la place à l'école de Ronsard. Cette circonstance attirait à Lyon un grand nombre de gens de lettres,

* Pantagruel , liv. ITT, cb. wrv.

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que Rabelais y troava établis oa de passage : Estienne Dolet, qae nous venons de nommer , Marot , Bonaventure Despériers , Sympborien Ghampier, Maurice Scève, Cbarles Fontaine. Travailla- t-ii à ces belles éditions d^ouvrages hébreux , grecs et latins, au frontispice desquels s'étalent le cube, le griffon et le globe ailé des Gryphes? La chose est probable ; mais il est certain qu'à partir de 1 532 Rabelais mit son nom ou donna ses soins à un grand nombre de publications de Sébastien Gryphe , François Juste, Claude Nourry, ^r la médecine, l'archéologie, la jarispmdence ; il ne reculait même pas devant la composition d'almanachs, dont quelques-uns seulement ont été conservés, mais dont la série complète parait s'être étendue de 1533 à 1550. Dans plusieurs d'entre eux, Rabelais proteste avec beaucoup de sens, comme il Ta fait du reste dans d'autres occasions ^ contre le rôle de devin qu'on lui a prêté , et qu'il a pu lui-même s'atiribaer quelquefois en plaisantant. Ainsi, dans le calendrier de 1&33, après avoir exposé les principes de l'astrologie sur l'inflaence des conjonctions des planètes durant cette année , « Au reste, poursuit-il, ce sont les secrets du conseil étroit du Roi étemel, qui tout ce qui est et ce qui se fait modère à son franc arbitrée! bon plaisir, lesquels vault mieux taire et adorer en silence. » Dans celui de 1535 il dit de même qu'il va exposer les prédictions de cette année selon les principes des auteurs arabes, grecs et latins ; mais il ajoute « qu'il faut se déporter de cette curieuse inquisition au gouvernement invariable de Dieu toutpuissanl, qui a tout créé et dispensé selon son sacré arbitre , requérant sa sainte volonté être continuellement parfaite, tant au ciel comme en la terre. • Ces réflexions, aussi pieuses que senséesj-sont appuyées sur de nombreuses citations de la Bible. Ainsi Ton trouve un philosophe chrétien là où l'on s'attendait à voir an charlatan dans le genre de Nostradamus et de Matthieu Uensbergh.

Encore ne connaît-on pas tous les ouvrages auxquels il a pu prendre part, directement ou indirectement, nominativement

* n écrivait de Rome à l'évèque de Maillezais : » Je vous envoya ung livre de prognottics , duquel toute celte ville est embesoignée... De ma P>rt je n'y adjoattc foy aulcune. »

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ou sous le voile de l'anonyme , à cette époque ou plus tard , puisque dans le privilège du Pantagruel pour 1550 il est fait mention de livres qu'il aurait composés «en grec, latin ou toscan. » Du reste, toutes les lettres, préfaces, épitresdédicatoires qui se rapportent au séjour de Lyon et aux débuts littéraires de notre auteur attestent les relations et les sentiments les plus honorables. Le 4 septembre 1532, il écrivait à Amaury Bouchard, conseiller du roi, maître des requêtes, une lettre moitié grecque, moitié latine, pour lui dédier le Testament de Luc'ius CuspïdmSy pièce reconnue depuis apocryphe, mais dont la rédaction habile et la belle latinité trompèrent jusqu'au savant Barnabe Brisson.

Au mois de décembre de la même année, on le voit écrire, à l'occasion d'un Flavius Josèphe que lui avait envoyé l'évêque de la Rochelle, une épître latine non moins remarquable par l'élévation des sentiments et du style que par la haute influence qu'elle attribue au personnage, à peu près inconnu du reste, qui s'y trouve désigné , sur l'éducation intellectuelle et scientifique de Rabelais : « J'ai saisi avec empressement cette occasion , ô mon pèreen humanités (/iMm«wi55iwe), devons prouver parmi hommage reconnaissant quels sont pour vous mon profond respect et ma piété toute filiale. Mon père, ai-je dit; je vous appellerais ma mère si votre indulgence m'y autorisait. Car ce que nous voyons arriver aux mères, qui nourrissent le fruit de leurs entrailles avant de l'avoir vu, avant de savoir même ce qu'il sera, qui le protègent, l'abritent contre l'inclémence de l'air, vous l'avez fait pour moi, moi dont le visage même vous était inconnu et dont le nom obscur ne pouvait me recommander à vous ; vous m'avez élevé, vous m'avez prêté les chastes mamelles de votre divin savoir ; tout ce que je suis , tout ce que je vaux , je le dois à vous seul : si je ne le proclamais hautement ,.je serais le plus ingrat des hommes. Salut encore une fois, père chéri, honneur de la patrie, appui des lettres, champion indomptable de la vérité ! »

Quel est donc ce B. de Salignac qui a mérité de Rabelais ua si magnitique éloge.^ Peut-être Barthélémy de Salignac, de Bourges, à qui un ancien document donne les titres de equestris ordinis miles acutriiisquejuris professer ; peut-être Bernard de Salignac, qui, suivant Rigoley de Juvigny, a écrit quelques traités de mathématiques et de grammaire, homme de mérite à

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coup sûr et l'un de ces instraments inconnus par rintennédiaire desquels s'est formé le génie mystérieux de Rabelais.*

Non-Seulement il n'oublie aucune des personnes qui lui avaient rendu service, pour leur faire bommage de ses premiers essais littéraires, mais encore, chose remarquable, l'ordre de ces hommages est précisément celui des services rendus. Ainsi la première de ces publications, les Epistolœ médicinales Manardi , juin 1532, est dédiée à Tiraqueau, qui Tavait tiré des mains des moines de Fontenay ; celle des Aphorismes d'Hippoerate , qui la suivit de près, à Geoffroi d'Ëstissac, son second bienfaiteur; enfin la Topographia urbis Rom^ , sur laquelle nous reviendrons, au cardinal du Bellay, qui, en lui faisant voir la ville éternelle, devait réaliser le plus. cher de ses souhaits, le vœu formé par lui depuis qu'il avait quelque sentiment des choses de l'art et de la littérature K

Cependant toute cette science , tous ces travaux , célébrés à Feuvi par les contemporains, devaient moins faire pour rendre le nom de Rabelais immortel qu'un livre bouffon , basé sur des traditions populaires qui couraient les rues, écrit par lui , si on l'en croit, en buvant et mangeant, pour amuser ses malades ; et, suivant d'autres, abandonné à son libraire pour le dédommager du peu de débit d'un de ses ouvrages scientifiques. Ce n'est pas ici le lieu de donner sur la publication du Gargantua et du Pantagruel des détails qui trouveront mieux leur place dans la notice bibliographique placée à la fin du second volume de cette édition. Bornons-nous à dire ici que cette publication, à laquelle on ne peut jusqu'à présent assigner un point de départ plus ancien que 1532, ne fut complétée et réunie dans l'état où nous la voyons aujourd'hui qu'après la mort de l'auteur.

Revenons à la biographie de Rabelais et aux deux voyages qu'il fit à Rome, d'abord au commencement de 1534 , puis en 1536-1537 , comme médecin et attaché à la maison de Vambassadeurde France à Rome, le cardinal Jean du Bellay, le second des quatre frères qu'il avait connus à Angers. « Ce cardinal, dit Col-

* «« Nam qaod maxime fuit optatum, jam inde ex quo in literis politioribas aliqnem seiisum habui, ut Italiam peragrare, Romamque orbis caput invisere possem , id tu mirifîca qiiadam benignitate prasstitisti. « Epistola nuncupatoria Topograpkiœ urbis Boniœ,

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