CHAPITRE XXIII
Gmmm«I «artantmi Ait l««ttcné p«r Vonoeratct en telle «ifdpilAe» %u'n «e peMolt licvre dà Jeiir.
Quand Ponocrates cogneut la vicieuse manière de vivre de Gargantua^ délibéra* autrement l'instituer en lettres; mais^ pour les. premiers jours ^ le toléra^ con^derant que nature n'endure mutations soudaines sans grande violence.
Pour donc mieulx son œuvre commencer^ supplia un savimt médecin de celuy temps ^ nommé maistre Théodore ^^ à ce qu'il considérait si possible estoit remettre Gargantua en meilleure voie. Lequel le purgea canoniquement avec elebore de Anticyre, et ^ par ce médicament^ luy nettoya toute l'altération et perverse habitude du cerveau. Par ce moyen aussi ^ Ponocrates luy fit oublier tout ce qu'il avoit appris sous ses antiques précepteurs, comme faisoit Timothée ^ à ses disciples, qui avoient esté instruicts sous autres musiciens.
Pour mieulx ce faire, l'introduisoit es compagnies des gens savans qui là estoient, à l'émulation desquelz luy creust l'esprit et le désir d'estudier autrement, et se faire valoir.
Apres, en tel train d'estude le mit qu'il ne perdoit heure quelconques du jour : ains tout son temps consommoit en lettres et bonneste savoir. S'esveilloit donc Gargantua environ quatre heures du matin. Ce pendant qu'on le frottoit, luy estoit leue quelque pagine de la divine Ëscriture, haute-
* Délibéra de (édit. an t à 1 535) . ' . Célèbre masideo grec , atta-
' Au lieu de Théodore , on lit cbé à Alexandre, qoi procédait
dans Téd. ant. à 1535 : 'Séraphin bien de la sorte, si nous croyons ce
CtUùbarsff, qu*en dit Qointilien, liv. II, ch. 3.
ment et daireiaent^ avec prononciation compétente à la niAtiere; et à ce estoit commis un jeune page natif de Basché ^ nommé Anagnostes^ Sdon le propos et argument de ceste leçon; souventesfois s'adonnoit à reyerer^ adorer^ prier et supplier le bon Dieu, duquel la lecture monstroit la majesté et jugemens menreilleux.
Puis alloit es lieux secrets ^ faire excrétion des digestions naturelles. Là son précepteur repetoit ce qu'avoit esté leu, lui exposant les points plus obscurs et difficiles. Eux, retournans> consideroient Testât du ciel, si tel estoit comme Tavoient noté au soir précèdent : et qu^ signes entroit le sdeil, aussi la lune, pour icelle journée.
Ce fait, estoit hsd)illé, peigné, testonné, acoustréet parfumé, durant lequel temps on luy repetoit les leçons du jour d'avant. Luy mesmesles disoit par cœur, et y fondoit quelques cas pratiques concemens Testât bumain ; lesquels ilz estendoient aucunes fois jusques deux ou trois heures ; mais ordinairement cessoient lors qu'il estoit du tout babillé. Puis> par trois bonnes heures, lui estmt faite lecture,,
Ce fait^ issoient^ hors, tousjours conferens des propos de la lecture, et se desportoient en Bracque', ou es prés, et jouoient à la balle, à la paulme, à la pile trigone^, gakntement s'exerceans le corps, comme ilz ayoient les âmes aupa* rayant exercé ^. Tout leur jeu n'estoit qu'en liberté : car ilz laissoient la partie quand leur plaisoit; et cessoient ordinairement lors que suoient parmy le corps, ou estoient autrement las. Adonc estoient très bien essués* et frottés , changeoient de diemise, et, doucement se pourmenans , alloient voir si le
' En grec» lecteur. Jobanneau * Jen de balle à trois, où les
croit qa*il 8*agit ici de Pierre Cas- joueurs se plaçaient triagonalemeot.
tellan on Ducbatel, lecteur de Fran» ^ Exercé manque dans Téditiou
cois P', et natif de Baschy en Pro- ant. à 1 53ô et dans celle de 1 53ô,
venoe. qui tlfrent plas d'un exemple de
' Sortaient. retranchements pareils. ~- Cette
' Célèbre jeu de paume du fau- tournure , moins correcte peut-être,
bourg Saint - Marceau , qui avait était cependant plus vive,
pour enseigne : j4u Chien braque, * Essuyés.
94 LIVRE I , CHÀPIJRE XXIII.
(iisfier estoit presi. Là attejidaus,.recitoient .clairement et eloqu€iit«nent quelques sentences retenues de. la leçon.
Ce pendant monsieur Tappetit venoit, et, par bonne opportunité, s'asseoient à table. Au commencement du repas, estoit [eue quelque histoire plaisante des anciennes prouesses, jusques à ce qu'il eust pris son vin. Lors (si bon sembloit) on continuoil la lecture, ou commençoient à deviser joyeusement ensemble, parlans, pour les premiers moys*, de la vertu, propriété , efficace et nature de tout ce qu€ leur estoit servy à Uhk : du pain> du vin, de Teau, du sel, des viandes, poissons, frujctz, herbes, racine», et de Tapprest d'ieelles. Ce que faisant, apprit en peu de temps tous les passages à ce competens en Pline, Athénée, Dioscorides, Julius PoUux, Galen, Porphyre, Opian, Polybe, Heliodore, Aristoteles, Ëliaa, et autres. Iceux propos tenais, faisoient souvent, pour plus estre asseurés, apporter les livres susdits à table. Et si bien et entièrement retint en sa mémoire les choses dites, que, pour lors, n'estoii; médecin qui en sceust à la moitié tant comme il faisoit. Apres, devisoient des leçons leues au matin, 6t, pasacheyaiis leur repas par quelque confection de eotpniat 2, s'escuroit les dents avec un jtrou de lentisce 3, se lavait les mains ^ les yeulx de belle eau fraîche, et rendoient grâces à Dieu par quelques beaux cantiques faits à 1^, louange de la munificence et bénignité divine.
Ce fait, on apportoit des chartes, non pour jouer, mais |K>ur y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles. Lesquelles toutes issoient de arithmétique. En ce moyen, entra en affection d'icelle science numérale, et, tous les jours après disner et souper, y passoit temps aussi plaisantement qu'il souloit '* es dés ou es chartes. A tant sceut d'icelle et théorique et practique, si bien que Tunstal ^, An-
' Édit. aoL à 1535 et édît. de raient à ceux de pliumes. Leniis"
153 h ; dans dWtres motz, cum melius , dit à ce sujet Martial.
' Confitures de coing , cotignac. (Ep. 22 , 1. XlV.) ^
^ Trooc de lentisque, pistachier ^ Avait coutume.
d'Orient. Les Romains s*en fai- ^ Cnthbert Tonfttal, évéque de
saient des cure-dents , qu'ils préfé- Durham , a écrit un traité ijn-
glois, qui en avoit amplement escrit, confessa que yrayement, en comparaison de luy, il n'y entendoit que le haut alemant.
Et non seulement d'îcelle , mais des autres sciences mathématiques, comme géométrie, astronomie et musique. Car, attendans la concoction et digestion de son.past *, ilz faisoient mille joyeux instrumens et ligures géométriques, et àt mesmes pratiquoient les canons astronomiques. Apres , s'esbaudissoient à chanter musicalement à quatre et cinq parties, ou sus un theme^ à plaisir dégorge. Au regard des instrumens de musique , il apprit jouer du lue *, de Tespinette , de la harpe, de la flutte d'alemant, et à neuf trous; de la viole, et de la sacqueboutte ^.
Geste heure ainsi employée, la digestion paracherée, se purgeoit des excremens naturels : puis se remettoit à son eôtade principal par trois heures ou davantage ; tant à repeter la lecttire matutinale qu'à poursuivre le livre entrepris^ que aussi à escrire, bien traire * et former les antiques et romaines lettres.
Ce fait, issoîent hors leur hostel, avec eux un jeune gentilhomme de Touraine, nommé Fescuyer Gymnaste, tequel loy monstroit l'art de chevalerte. Changeant donc de vestemens, montoit sus un coursier, sus un roussin, sus un <^enet, sus un cheval barbe, cheval legier; et luy donnoit cent quarrieres; le faisoit voltiger en Tair, franchir le fossé, saulter le palis^, cour tourner en an cercle, tant à dextre comme à sencstre •. Là rompoit, non la lance (car c'est la plus grande resverie du monde dire ; J'ay rompu dix lances en tonrnoy, ou en bataille; un charpentier le feroit bien), mais louable ^oire est d'une lance avoir rompu dix de ses ennemis. Dosa lance donc assciTo, vcrdc, et roiilc, rompoit «n huis.
primé à Londres en lô29. ^ et à ^ Instrumeut à vent, s'alion-
Paris, chez Rob. Esliemie , 157.9, géant et se raccourcisKant coaimt»
sous ce titre : C. TonêtaiJif de le trombone. Ariê suppulandi Uèri quatuor. * Faire le trait, tracer.
■ ReftaA. ^ La palissade, la barrière.
'^ Luth. ^ Gauche.