XXX NOTICE BIOGRAPHIQUE
Jetet, qui faÎBoit grand cas dee hommes sçAvanU et qui Vestoit extrêmement lui-mesme, ayant gousté la doctrine et la suffisance profonde de Rabelais; d'ailleurs l'ayant reconnu de belle humeur et d'un entretien capable de divertir la plus noire mélancholiey le retint toujours auprès de sa personne en qualité de son mé* decin ordinaire et de toute sa famille, et Veut toujours depuis en grande considération. »
Rabelais, en partant pour Tltalie, avait une provision dénotes et tout un plan d'études '. « Voie Rome, dit-il, et la voir sous les auspices d'un tel homme, le plus docte et le plus libéral de tous ceux que couvre le ciel; s'entretenir avec les savants, à qui cette ville sert de rendez-vous, de certains problèmes qui lui tenaient depuis longtemps l'esprit perplexe; ensuite, ce qui rentrait dans l'exercice de sou art, voir de ses yeux certains animaux, certaines plantes et curiosités pharmaceutiques qui manquent à la France et abondent en ce pays; enfin assister aux affaires que son illustre protecteur traitait par-devant le souverain pontife avec une éloquence et une belle latinité bien faites pour charmer un savant tel que lui, parfois même à des conférences intimes sur les sujets les plus délicats et les plus confidentiels * , telles étaient les espérances, tel fut en effet le rôle de Rabelais.
Il y a bien dan^i sa correspondance avec Geoffroi d'Estissac pendant ce voyage quelques appels à la générosité de ce dernier : n Je suis contraint de recourir encore à vos aumosnes ; car les trente escus qu'il vous plut me faire ici livrer sont quasi venus
' <c Farraginem annotationum ex variis utriusqae linguari auctoribns collectam roecam ipge deiuleram. » Epistolà nuncupatoria Topographiœ antiqtiœ Romœ,
' « J'esiois présent quand le cardinal de Trente (enToyé de Tempereur Charle Quint) dit à Monsieur le cardinal du Bellay : « Le Saioct Père, les Cardinaux, Kvesques et Prélats de l'église reculent au Concile et n'en veulent ouïr parler quoiqu'ils en soient semons du bras séculier, mais je vois le temps près et prochain que les Prélats d'église seront contraints le demander, et les séculiers n'y voudront entendre. Ce sera quand ils auront tolln de l'Eglise tout le bien et patrimoine , lequel ils avoient donné du temps que par fréquents Conciles les Ecclésiastiques eutretenoient paix et union avec les séculiers. » Lettres de François Rabelais escrites pendant son voyage d'Italie, Bruxelles, 1710, in- 12, p. 42.
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SUR RABELAIS. xxxi
à leur fin, et si n'en ay rien despendu en mesehaneeté, ni pour ma bouche, car je bois et mange chez M. le eardinal du Bellay... Si Tostre plaisir est de m'envoyer quelque 'lettre de change, j'e8père n'en user qu'à vostre service et n'en estre ingrat au reste, p En efiEet, c'étaient « mille petites mirolificques à bon marché qn'on apportoit de Chypre, de Candie et Constantinopie ', » et dont il faisait Femplette pour madame d'Estissac C'étaient des graines destinées à orner ces beaux jardins de Liguf^ dont il ayait gardé un si agréable souvenir, « des meilleares de NSples et desquelles le saint père faisoit semer en son jardin secret du Bdvédère. » Notre botaniste acquittait ainsi ta dette de la reconnai^nce, et, grâce à lui, des fleurs, des légumes, des niades jusque-là particuliers à l'Italie furent également cultivés en France. On lui attribue l'introduction de la laitue romaine. C'est probablement aussi pendant ce séjour h Rome qae Rabelais retrouva la recette du garum ou gartts^ espèce d'assaisonnement que Dtoscoride et Pline avaient autrefois mentionné avec éloge. Il fit part à Son ami Dolet de cette découverte semi-médicale, semi-culinaire, en lui envoyant un flacon de garum accompagné d'une épigramme latine où il vantait sa vertu pour ranimer l'appétit détruit par les travaux de cabinet.
Qaod medici quoudam tanti fecere priores
Ignotam nostris en tibi mitto garam...
Dejectam, assiduus libris dum incurobis, orexim
Noila tibi meliiis pharmaca restituent, etc. ^.
Rabelais avait même projeté, avec les encouragements du cardinal, qui lui avait adjoint à cet effet deux jeunes gens de sa maison, Nicolas Leroy et Claude Cbapuis, une description complète de la ville de Rome, dont il était arrivé à connaître jusqu'à la moindre ruelle^. Mais apprenant qu'un antiquaire milanais, Marliani, allait publier un ouvrage sur le même sujet, il se con* tenta d'en donner, lors de son retour à Lyon, une édition revue
' iàid., p. 30.
' Celte pièee, ainsi que la réponse de Dolet, se trouvé dans les Doieli Carmina, Lagduui, 1538, p. 75.
' « Ut nalli notam magis domam esse suam qnam Romani mifai RomaBqne viculos omneis pntem. » Epistola nuncupatoria^ etc.
xxxii NOTICE BIOGRAPHIQUE
et corrigée avec une dédicace ]atioe à du Bellay, d'où nous avons tiré la plupart des détails qui précèdent * .
Le voyageur Thevet,-qui se trouvait à Rome en même temps que Rabelais, nous a laissé un témoignage curieux, et non en* core allégué, du crédit et de la considération dont celui-ci jouissait auprès des grands seigneurs du pays : a II me souvient, ditil, que, contemplant certaines anliquitez à la cour et jardin d'un seigneur romain, on me cuyda oultrager, disant que j'estois trop hardy, et que par aventure j'estois un espion ; mais estant ledit seigneur adverty par Rabelais, qui a tant fait depuis parler de luy, do ma curiosité et voyages par moy faits, lors j'euz entrée de toutes parts*, »
Voilà Fhomme que Von a voulu représenter pendant ce voyage de Rome « commeun charlatan rôdant partout et menant Vours^ (ce sont les paroles du P. Garasse), comme une espèce de bouffon capable de toutes sortes d'irrévérences et de grossières plaisanteries, alors qu'il allait recevoir du souverain pontife une haute marque de bienveillance, et que ses lettres datées de cette époque nous le montrent protégé à Fenvi par les cardinaux et correspondant en France avec un prélat qui lui confiait le soin de ses intérêts les plus sérieux.
En effet, l'évêque de Maillezais ne se bornait pas à recevoir par son entremise des salades pour son jardin, ou des miroUfiC' gués pour sa mère, « mais, ditColletet, l'ayant reconnu d'un esprit propre à tout faire, il ne fit point difficulté de le charger des affaires les plus considérables qu'il avoit à la Rotte et en la cour du pape, dont il s'acquittoit toujours avec adresse et avec un heureux succezau grand contentement de ce prélat, qui demcuroit ordinairement à Paris ou en Poictou, tandis que son agent le servoit si fidèlement à Rome. Les lettres que le mesme Rabelais lui escrivit de cette grande ville et qui ont été depuis peu publiées à Paris avec de curieuses observations historiques justi • fieront éternellement cette Vérité, et faisant voir les diverses in-
• La TopograijJlia urbis Rumœ^ qui parut à Lyon, chez Gryphe, en septembre 1534, comparée aux éditions italiennes que nous avons pu nous procurer, nous a offert un grand nombre de corrections et d'améliorations qui paraissent l'œuvre de Rabelais.
^ Thevet, Cosmographie, t. II, p. 732.
sua RABELAIS. xxxiu
trigues dç la cour romaioe font connoitrc ea mesine temps Tes* prit de discernement de Tautheur.
« Pendant toutes ces négotiations qu'il faisoit pour les autres, il se mit à penser sérieusement à luy mesme, et considérant avec une grande componction de cœur les affaires temporelles dont il estoit accablé, et la vie turbulente qu'il jnenoit, ses actions libertines^ peu dignes d'un homme relligieux et d'un prestre tel qu'il estoit, et enfin le crime énorme d'apostasie et d'irrégularité qu'il avoit encouru en quittant son cloistre et changeant d'habit et de profession ; dans ce bon mouvement qui procédoit sansdoute du Saint-Esprit, il présenta une seconde requeste à Sa Sainteté, par laquelle il exposa que le pape Clément septièsme l'ayant absous du crime d'apostasie et d'irrégularité et luy ayant permis de reprendre l'habit de relligieux dans', l'ordre de Saint* Benoist, en cas qu'il trouvast quelque supérieur qui eustla charité de l'y recevoir, il ne souhaittoit rien plus ardamment ; et, sur ce que le cardinal du Bellay, evesque de Paris, et abbé du monastère de Saint-Maur des Fossez, dans le mesme diocèse et du mesme ordre de Saint-Benoist, s'estoit offert de le recevoir dans ce monastère et l'y avoit efifectivement receu, il représenta au pape qu'il lui restoit encore un scrupule dans la conscience fondé sur un certain inconvénient arrivé depuis.
« C'est, disoitril, escrivant au saint père, que par votre authorite pontificale ce monastère a changé de face, et qu'au lieu que c'estoit un couvent de relligieux c'est maintenant une église collégiale de chanoines, et, par ce moyen-là, de moine que je prétendois estre, je suis devenu chanoine régulier comme les autres. Or, comme il faut toujours rechercher la vérité dans l'histoire, il est certain, et il en faut demeurer d'accord, qu'auparavant que cette bulle fust émanée du saint siège Rabelais n'avoit pas encore été receu moine au monastère de Saint-Maur, l'ayant esté auparavant l'exécution et la fulmination de cette bulle, et par conséquent il se croyoit incapable de jouir du privilège qu'elle octroyoit aux moines changeant leur habit en celui de chanoines, n'ayant pas effectivement esté compris parmy les autres.
« C'est pourquoi il supplioit très-humblement Sa Sainteté de vouloir suppléer à ce deffaut et de mettre sa conscience en paix, tam in foro consdentiaî quam in foro contradictono. Et de luy
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xxxiv NOTICE BIOGRAPHIQUE
accorder un induit sur ce sujet, qui le mist en estât de recevoir cette nouvelle grâce avec absolution de tous ses manquemens, et afin que les degrés qu'il avoit reoeus de docteur en médecine ne lui fussent pas entièrement inutiles, et qu'aux occasions il pust rendre sa science fructueuse au public et au particulier . Il supplioit encore très-humblement Sa Sainteté de luy permettre de la pratiquer de mesme que s*il Teust embrassée soubsTauthorite du saint siège apostolique; et finalement que les bénéfices qu'il avoit ou qu'il avoit eus fussent par luy possédez légitimement et canoniquement, comme s'il les eust obtenus par la permission du même siège apostolique; » et voilà à peu près ce que contient la supplication qu'il fît au pape, telle que je Tay trouvée en termes latins dans la ProsopograpMe d'Antoine du Verdier; quiconque sera curieux d'en voir une autre qu'il présenta derechef au saint père pour avoir l'absolution de son apostasie et de son irrégularité peut consulter la préface d'Antoine le Roy, qui la rapporte tout entière et telle qu'elle lui fut communiquée par ce scavant et célèbre docteur en médecine, Jacques Mentel, l'un de nos bons amys, et c'est là que l'on peut voir encore en conséquence de cette requeste la bulle du pape Paul troisième donnée à Rome le 27 janvier 1636, l'an 2 de son pontificat, ce que je remarque d'autant plus que je prétens faire voir par là que Rabelais, tout libertin qu'il paroissoit aux yeux du monde^ ne laissoit pas d'avoir de pieux et dévots sentiments et de deiférer merveilleusement aux saintes constitutions de l'Église catholique et orthodoxe t qu'il reconnut toujours pour sa véritable mère, ce qui est si constant qu'encore |que Jean Calvin, ce grand hérésiarque, fist tout ce qu'il put pour l'attirer de son party, mais en vain, et qu'ensuite il le traitast d'impie et d'athée, comme on le void dans ^n traittédes scandales, si estce que, jugeant cette relligion nouvelle et de l'invention des bommesplutostquedeDieu, il regimba contre elle, et se tint toujours ferme dans celle qu'il avoit receue de ses pères. Et c'est ce qui obligea sans doute ce grand et fameux sectateur de Calvin, Henry Estienne, de parler de luy de la sorte dans son Apologie d'Hérodote : « Quoyque François Rabelais semble estre des nostres, il jette souvent toutefois des pierres dans nostre jardin, i*
Nous avons reproduit ce passage parce qu'en résumant fidèlement deux documents importants pour la biographie de Rabe*
SITR RABELAIS. wxv
]ais il marque avec assez de justesse, suivant oous, la part qu'il faut faire, chez ce persoBoage singulier, à la hardiesse de rimagination et à la mesure de la conduite. C'est cette distinction que nous i>araisseut avoir méconnue jusqu'ici presque tous ceux qui ont voulu peindre l'homme d'après l'auteur.
Muni de ces bulies qui régularisaient Sa position spirituelle, Rabelais, lors de son second retour d'Italie en France, au commencement de mars 1537, dut songer également à compléter 8CD état civil par l'obtention du grade de docteur en médecine. Mais nous avons la preuve qu'il ne se rendit pas directement, comme on Ta dit, à Montpellier; car un document assez curieux nous le montre à Paris dans l'intervalle. Etienne Dolet, accusé de meurtre, était venu dans cette ville pour solliciter sa grâce du roi François I*' ; il l'avait obtenue, et plusieurs de ses amis, littérateurs et savants, avaient fêté sa délivrance par un joyeux banquet dont il nous a conservé les détails dans une pièce de vers latins adressée au cardinal de Tournon ^ Rien n'y manque, ni le lieu, ni la date, ni le nom des convives, ni la conversation qui s'engagea pendant le repas. « Là prennent place ces hommes qu'on a nommés avec raison les lumières de la France : Budé, le premier de tous parla science; Bérauld, à l'esprit supérieur, à la parole facile ; Danès, illustre par les connaissances les plus variées; Toussain, surnommé la bibliothèque vivante ; Macrin, pour qui l'art des vers n'a point de secrets; Bourbon, riche également des trésors de la poésie ; Youlté, qui donne aux savants de si belles espérances ; Marot, ce Virgile gaulois, qui a le souffle divin de TinspiratLon poétique; enfin François Rabelais, l'honneur de la médecine, qui peut rappeler les morts des portes du tombeau et les rendre à la Inmière '.
« Maints propos s'engagent entre eux (on va voir qu'ils ne ressemblent guère aux Propos des beuveurs) : on passe en revue ce que les pays étrangers possèdent d'habiles écrivains : Erasme, Mélanchton, Bembo, Sadolet, Vida, Jacques Sannazar, on salue tour
' « Caedis a se facta; et sui deinde exih'i descriptio. » Doîeti Cat'
^ina, 1638, p. 59.
I FrancUcus Rabelsefus honot et gloria certa
Artis Pœonite, qui vd de Hmiiie Ditîs Exlinotoi tr«voeare pgtest et reddcrn luci.
\x\vi NOTICE BIOGRAPHIQUE
à tour chacun de ces noms par des acclamations bruyantes '. » Après ce détour que nous avons fait à Paris sur les traces de Rabelais, suivons-le à Montpellier, où nous le voyons promu au doctorat sous la présidence d'Antoine Griphy, le 22 mai 1537*. Les mentions suivantes sur les registres de la Faculté nous le montrent, cette même année, interprétant en grec les pronostics d'Hippocrate, et Tannée suivante recevant un écu d'or du doyen Jean Schyron pour avoir fait un cours d'anatomie. Les aperçus que Rabelais a semés en se jouant, dans le Gargantua et le Pantagruel, sur la médecine, l'hygiène, l'anatomie, la circulation du sang témoignent assez de la profondeur et de la variété de ses études médicales. La tradition locale et le témoignage des contemporains s'accordent également à constater l'éclat de sa pratique et de son enseignement. Au commencement du siècle suivant un écrivain assez original et qui présente plusieurs points de rapprochement avec Rabelais, comme lui médecin, reçu docteur à Montpellier, établi à Lyon et réduit comme lui à faire des almanachs, Lazare Meyssonnier, rappelle, dans un decesl i vrels devenus assez rares^, le souvenir de celui dont il a, dit-il, porté la robe et vu le portrait « entre ceux des plus célèbres docteurs et professeurs dans la sale où se font les actes publics et où se donne le bonnet àceux qui y prennent leurs degrez en médecine.» Le docteur R. Desgenettes, qui, dans la Biographie mçdicale, a consacré un excellent article à notre auteur, parle aussi « du culte spécial et assez ridicule dont sa robe a été l'objet dans la faculté de médecine de Montpellier. « Nous sommes réputé nousmcmc avoir porté cette robe, ajoute-t «il, mais c'était une pure commémoration, car elle avait été renouvelée tiu moins vingt fois, puisqu'environ cinquante docteurs annuellement reçus à Montpellier en ont constamment emporté des lambeaux avant,
1 IIos inler idijUiis seriiio tum nascitiir, enc Ëxternac qiiid docti habeant scriptoris : ErasmiN, Mclancblon, Bcinbu!^, Sadoletus, Vida, Jarobu! « Sannazarus plena laudanUir voce vicisMm.
2 « Ego Franciscus Rabela3sus, diœcesis Turonensis, suscepi gradum doctoiatus sub R. Antonio Griphio in prœclara inedicinai facuUate. Die 22 mensis maii anno Doinini 1537. Rabel^,sos. »
' Almmiach illustré composé de plusieurs pièces curieuses pour tan
SLR RABELAIS. ' vwmi
pendant ou après l'acte probatoire dit de rigueur (punclunl rigoroswn), » Le même biographe dérnootre le peu de vraisemblance d'une anecdote suivant laquelle Rabelais aurait été député à Paris auprès du chancelier Duprat avant 1535, et à une époque où il n'était que simple bachelier, pour faire rétablir les privilèges de Tuniversité de Montpellier, lesquels, suivant le témoignage d'Astruc, n'ont jamais été abolis. « Nous ne rappellerons point non plus, ajoute ce judicieux écrivain, le moyen bizarre dont on dit que Rabelais se servit pour obtenir une audience >lu premier magistrat du royaume. Nous garderons également le silence sur l'expédient dont on veut qu'il se soit servi pour se faire défrayer d'un voyage de Lyon à Paris. L'absurdité est ici trop manifeste. »
En quittant Montpellier vers le milieu de l'année 1538 , notre nouveau docteur continua d'exercer la médecine dans plusieurs villes du Midi, à Narbonne , à Castres, où l'on , a des traces de son passage ; à Lyon, où il revenait toujours avec une certaine prédilection. Son ami Dolet, dans un recueil de vers plusieurs fois cité par nous et imprimé à Lyou en 1538, atteste la réputation médicale dont il jouissait, et notamment la célèbre démonstration anatomique à laquelle il se livra sur le corps d'un criminel pendu la veille, et qui lui servit à expliquer éloquemment la structure intérieure du corps humain '. Un autre convive du banquet de Paris, Macrin, a aussi célébré dans des vers élégants la science encyclopédique, l'esprit enjoué et les cures merveilleuses dont furent témoins, dit-il, » Paris, Narbonne, les rivages de l'Aude et Lyon, l'opulente cité, où sont actuellement ses pénates et sa paisible résidence ^ »
Cependant on se rappelle que Rabelais , dans une dernière
' Voici le titre de cette pièce : CHJusdam CfjUa/j/thim qui excmplo edito slrangulaiits puùlico poslea jipcclaculo sectvs est Fi\ Hahclœso medico doclissimo fabricam corpons interprétant c.
Vnw Icpores citi ?timil atlicos Et circiilaris dona pcrilut Dilariiiulur, florulcnlaui et Cognitiunem iitriiisqiic lingiuT.
Arlein ut mcdendi prsctcream » cl tibi Siidore raulto parta inalheinala , Quiii luna, qiiid ?telhT minontiir, Qiiid rapiiM fkcies planctiP ,
Tu non Gal«no Perfram.'Po iiiinor
xxxviir NOTICE BIOGRAPHIQIE
supplique au pape, avait demandé à pouvoir, tout en continuaut l'exercice de la médecine , jouir des bénéfices qui lui seraient accordés légitimement, et notamment prendre possession du canonicat de Saint-Maur-les-Fossés, que lui avait octroyé le cardinal du Bellay. Il est probable que ce prélat, qui occupait alors une haute position à la cour et dans les conseils du roi, fit sentir à son protégé la convenance de tenir cet engagement , et pressa l'expédition des bulles nécessaires à cet effet. Rabelais , sans renoncer à la robé'de docteur, dut endosser l'habit de bénédictin, et s'installa dans cette résidence , qu'il nomme dans son épitre au cardinal deChâtillon : « Paradis de salubrité, aménité, sérénité, commodité, délices et touts honnestes plaisirs d'agriculture et de vie champestre. » Thomas Corneille, dans son Dictionnaire géographique, à l'article Saint-Maur, atteste qu'on y mont rai t;encore de son temps la chambre habitée par Panteur de Pantagruel, Mais, comme le dit M. Paul Lacroix, « Rabelais, que l'on voit sans cesse tourmenté du besoin de changer de lieu et d'occupation , n'était pas homme à se confiner dans sa prébende lors qu'un bref du pape lui donnait licence de se transporter partout où bon lui semblerait pour l'exercice charitable de la médecine. » Kt d'abord, à deux pas de son couvent, s'offrait à lui la demeure de son patron et supérieur ecclésiastique le cardinal du Bellay , abbé de Saint-Maur , magnifique résidence bâtie par Philibert Delorme , dont les portes lui étaient toujours ouvertes et dont on retrouve quelques traits dans la description de l'abbaye de Thélème *. Il visitait aussi les autres fr^es Dubellay, dont l'un était lieutenant général en Normandie, l'autre évéque du Mans. 11 parait même , d'après les termes dont il se sert aux chapitres 21 du livre III et 27 du livre IV du Panta-
Muttos ab atris faucibus exiinis Lelbi propinqoantis , luaque Depositos opéra focillas.
Quid quxque radix herbavc conférât Unj^ue tenes , et non «ecus ac tuoi Pauuunque lucniris perennem , Arte levans genus ornne inorboè.
Te>tes tuarura Pari»ii arliuin Testisque Narbo » Martius atque Atax Et dite Lugdunum » pénates Sunt tibi ubi plaridsque »cdfi«.
' Voy. notre édition, 1. 1, p. 20û.
SUR RABELAIS. xwix
gruel, qa'il était présent aux derniers moments de l'ainé dés quatre frères, Guillaume, seigneur de Langey, lorsqu'il mourut à Saint-Sympborien . près de Lyon, au mois de janvier 1543. L'Estoile nous a conservé une lettre de Rabelais sans date, mais écrite de Saint-Ay, près d'Orléans, dont le seigneur, attaché àla famille Dubellay, parait lui avoir offert une joyeuse bospitalité dans) son château. L'Orléanais, le Poitou, la Touraine étaient en général le théâtre de ces excursions, qui s'étendaient par occasion un peu plus loin et dans la direction du Midi. On aime à supposer, avec M. Paul Lacroix, que Rabelais visitait ses vieux amis de jeunesse, Antoine Ardillon à Fontenay-le-Comte , Geoffroi d'Estissac à l'Ermenaud ou à Ligugé , Jean Boucbet à Poitiers, André Tiraqueau à Bordeaux, où ce savant jurisconsulte avait été nommé conseiller au parlement Eniin , il devait faire de fréquents voyages à Chinon, où il avait conservé une maison et plusieurs parents, entre autres un neveu apothicaire, du même nom que lui.
Les deux premiers livres de son roman , qui faisait assez de brait et de scandale, continuaient à se réimprimer à Lyon, avec ou sans sa participation, et toujours anonymes ou pseudonymes; mais ce n'est pas sans surprise qu'en 1545 , c'est-à-dire au plus fort de la persécution contre les écrits et les personnes , alors que trois amis de Rabelais , Dolet, Despériers et Marot, payaient de leur liberté ou de leur vie des opinions mal sonnantes , on voit Rabelais, avec cette adresse et cet esprit de conduite dont il a donné mainte preuve, obtenir de François T'' un privilège , conçu dans les termes les plus honorables, pour l'impression du tiers livre des Faits et dicts héroïques de PdntagrueL
« De la partie de notre aimé et féal maistre François Rabelais, docteur en médecine de notre université de Montpellier , nous a esté exposé que iceluy suppliant ayant ci-devant baillé à imprimer plusieurs livres, mesmement deux volumes des Faits et diets héroïques de Pantagruel, non moins utiles que délectables, les imprimeurs auroient iceolx livres corrompus et pervertis en plusieurs endroits , au grand desplaisir et détriment dadit suppliant, et préjudice des lecteurs : dont se seroit abstenu de mettre en public le reste et séquence desdits Faits et dicts héroïques. Estant toutesfois importuné journellement par les gens sçavants et studieux de notre royaume et requis de mettre
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XL NOTICE KlOGRAPHigUK
en rulilitécomme en impression ladite séquence, Nous auroil supplié de lui octroyer privilège, etc. Pourquoy nous, ces choses considérées, désirant les bonnes lettres estrc promues par nostrc royaume à l'utilité et érudition de nos sujets, avons audit suppliant donné privilège, etc. w
Ainsi, non-seulement Rabelais avouait hautement le i^flw/agfrî/c/ et remplaçait par son véritable nom le pseudonyme dWlcofribas Nasier ' ; la qualification de caîloîer des îles d'Jftjères, qu'il prenait à cpté de son litre de docteur en médecine, équivalait saus doute dans son esprit , comme le suppose M. Paul Lacroix, à celle de chanoine de Saint-Maur-des-Fossés. Mais ce n'était pas tout : il mettait au jour , avec privilège du roi , ce troisième livre où sa manière s'agrandit, où la satire, sans cesser de se mêler à la fantaisie, est assaisonnée parfois de la plus haute raison , enfin où tous les états de la société , sans en excepter ceux qu'on est habitué à respecter le plus, sont passés en revue avec une liberté inouïe. En vain la Sorbonne voulut opposer sa censure à l'approbation royale ; elle fut forcée de se taire sur la lecture que lit au roi , du livre incriminé, Pierre Duchâlel , évéque de Tulle et lecteur du roi ; car il était dans la destinée de Rabelais d'être persécuté par les moines et les théologiens et protégé par les prélats et les princes. <« Ces fol latries joyeuses, hors l'offense de Dieu et du roi, • ce pantagruéllsme que Rabelais lui-même définissait « une certaine gaieté d'esprit confite en mépris des choses fortuites ', » échappaient non-seulement aux accusations injustes d'athéisme, mais encore à toute articulation précise d'hérésie , ainsi que l'auteur s'en vante avec une certaine complaisance malicieuse dans ce passage où il semble narguer et mettre au défi ses ennemis*.
* On sait qne ce nom bizarre est l'anagramme de François Robelait. L'auteur avait eu de plus l'attention, dans le premier livre, de donner l'ouvrage comme déjà ancien (jadis compose); dans le secondai va encore plus loin : il tue son pseudonyme {composé par feu M. Mco" fribas Nasier),
^ Il est curieux de rapprocher cette définition du titre d'un livre {de Contemptu rerum fortuitarum) composé par Budé en 1520, c'est-à-dire à l'époque où Rabelais encore inconnu correspondait du fond de sou couvent avec le savant dont le nom jouissait déjà d'une grande autorité.
3 « Car Tune des moindres contumélies dont ilz usoyent estoyt que
sua RABELAIS. xu
La maladie el la mort de François I*' portèrent une atteinte au moins momentanée aux franchises de l'esprit français pcrsonniHé dans Rabelais et au ^crédit de ses |protecteurs. Le roi tomba malade au commencement de février 1547, et mourut le 3( mars suivant. Or, deux lettres latines récemment retrouvées ', l'une de Rabelais lui-même, datée du 6 février; l'autre de Jean Sturm, recteur du gymnase de Strasbourg, à la date du 28 mars, s'accordent à représenter Rabelais comme fugitif, nécessiteux et attendant à Metz quelques secours du cardinal Dubellay, à qui toutes deux sont adressées. Voici le passage de la lettre de Jean Stuxm relatif à Rabelais : « Tempora etiam. Rabelesum ejecerunt e Gallia çeO tcôv /pôvcdv. Nondum ad nos veDit. Métis consistit, ut audio, inde enim nos salutavit. Adeio ipsi quibuscumque rébus potero, cumad nosvenerit. » Celle de Rabelais donne de sa position une idée plus fâcheuse encore. On y voit figurer ce seigneur deSaint-Ay qu'il avait connu dans des temps meilleurs parmi les gentilshommes attachés aux seigneurs dcLangey et du Bellay. Elle peint sous de tristes couleurs la position où se trouvait alors réduit le joyeux auteur de Gargantua et de Pantagruel.
« Monseigneur ,
« Si, venant icy, M. de Saint-Ay eust eu la]commodité de vous saluer à son parlement, je ne feusse de présent, en telle nécessité et anxiété, comme il vous pourra exposer plus amplement. Car il m'affermoit qu'estiez en bon vouloir de me faire quelque aumosne, advenant qu'il se trouvast homme seur, venant de par deçà. Certainement, Monseigneur, si vous n'avez de moy pitié , je ne sache que doive faire, sinon en dernier désespoir m'asservir à quelqu'un de par deçà, avec dommage et perte évidente de mes estudes. Il n'est possible de vivre plus frugalement que je fais, et ne me saurez si peu donner de tant de biens que Dieu vous a mis en main, que je... en vivotant et m'entretenant
tels livres toots estoient farcies d'hérésies diverses ; n'en povoient loutefoys une seule exhiber en endroit aulcun. » Épitre dédi cataire du I. IV. ' Celle de Rabelais, à la bibliothèque de l'école de médecine de Montpellier, par M. Libri , qui l'a donnée dans le Journal des sonants de 1842 , page 45 ; celle de Jean Sturm se trouve à la bibliothèqae de Strasbourg, Recueil Jfelamarref n** 8584.
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%ui NOTICE BIOGRAPHIQUE
honnestemeot , comme j'ay fait jusques à présent , pour Thonneur de la maison dont j'estois issu à ma départie de France,
« Monseigneur, je me recommande très humblement à votre bonne grâce y et prie Notre-Seigiieur vous donner, en parfaite santé, très bonne et longue vie.
« Votre très humble serviteur ,
« François Rabelais , médecin. »
Malheureusement, celui à qui Rabelais adressait une si humble requête, privé de son crédit par la mort de François I**" , se démit de toutes ses charges et céda la place au cardinal de Lorraine peu après Tavénement de Henri II. Presque en même temps paraissait la fougueuse diatribe de Gabriel de Puits-Herbault, où Rabelais était représenté sous les plus noires couleurs et ses ouvrages dénoncés comme étant du nombre de ceux qu'on ne pouvait lire sans danger pour la foi '.
Contraint pour cette fois de laisser le champ libre à'ses ennemis, Rabelais remit à un autre moment la vengeance qu'if réservait à « l'enragé Putherbe, >» et force lui fut d'aller chercher auprès du cardinal du Bellay, réfugié à Rome , les secours que celui-ci ne pouvait guère lui faire tenir d'aussi loin. A défaut d'autres documents sur ce nouveau voyage en Italie , la preuve du séjour qu'il fit alors à Rome résulte du livre qu'il apubliésous le titre de Sciomachie, renfermant la description des fêtes célébrées dans cette ville par le cardinal duBellay etleseigneur d'Urfé, ambassadeur de France, en février et mars 1550, à l'occasion de la naissance de Louis, duc d'Orléans, iils de Henri II ^
Mais bientôt Rabelais, de retour en France, et, comme il le dit lui-même, « présentement hors de toute intimidation % » va nous donner une nouvelle preuve de son adresse à tirer parti des positions les plus embarrassées. Sans perdre les bonnes grâces de son premier et de son plus ancien protecteur , il eut l'art de s'attacher à la maison de Lorraine et de mener de front ses
* C'est un dialogue intitulé : Theotimus^ sive de tollendis et expur .. gandia malis libris, us prœcipue quos vix incolumi fide ac pietale pierique légère queant, Parisiis, J. ^e Roigny, 1549, in-8**.
^ La Scinmackie et festins faiclz a Rome on palais du R, cardinal du Bellay, pour l'heureuse naissance de M, (T Orléans. Lyon, Seb. Gryphe, 1549 (1550), in-8°.
* Pantagruel^ 1. IV, Épistre a Odet de ChasUllon.
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SUR RABELAIS. ' xuii
l)onDes grâces avec celles de la maisoD de Ghàtillon, son ennemie (;t sa rivale en influence. Ainsi la faveur de du Bellay , prête à s'éteindre , et la faveur naissante des conseillers du nouveau règDe , le catholicisme des Guises et les sympathies opposées des Coligny, tout cela servait à la fortune de Rabelais. Eu effet , après avoir obtenu de Henri II , pour l'impression de ses livres « en grec, latin et tuscan, » un nouveau privilège daté du 6 avril làào et signé : « par le rpy, le cardinal de Cbastillon présent; » après avoir dédié le Q^wirt livre de Pantagruel à ce prélat, d'assez bonne composition, il est vrai, puisque bientôt après il emhrassa ouvertement la réforme et se maria , dit-on , en robe de cardinal , nous voyons l'objet de toutes ces faveurs obtenir de plus, le 18 janvier 1551, la cure de Meudon du cardinal du Bellay, évèque de Paris, comme on s*en souvient, et qui venait de faire en France un voyage inutile pour lui-même, puisqu'il tenta de vains efforts pour ressaisir son ancienne importance politique, mais utile encore à son ancien protégé.
« 11 desservit cette cure , dit Colletet, avec toute la sincérité , toute la prudhommie et toute la charité que Ton peut attendre d'un homme qui veut s'acquitter de son devoir. Du moins l'on nevoid ny par tradition, ni autrement, aucune plainte formée contre ses mœurs ni contre sa conduitte pastorale. Au contraire, il y a bien de l'apparence que son trouppeau estoit très contenj; de luy, comme on le peut inférer de certaines lettres qu'il escrivit ù quelques uns de ses amys , qui sont encore entre les mains des curieux elquefay veues, ou entre autres choses il lui mande qu'il avoit de bons et pieux paroissiens en la personne (le Monsieur et de Madame de Guise (le duc et le cardinal de Guise venaient d'acquérir le château de Meudon), marque du ^rand soin qu'il apportoit à faire sa charge, et à se faire aimer deceux dont son évesque lui avoit donné la direction spirituelle. » Antoine Leroy, dans le document que nous avons déjà cité , atteste également « que Rabelais étoit fort exact à enseigner son peuple, qu'il se plaisoit à enseigner le plain-chant, qu'il possédoit parfaitement; que sa maison étoit ouverte à tout le monde, excepté aux femmes; qull rassembloit souvent des sçavants pour s'entretenir avec eux, et que les misérables y trouvoientdu secours dans sa bourse; qu'il étoit d'une si grande intégrité que jamais on ne l'a trouvé manquant de parole à personne ; que sa con- , noissance dans la médecine le renditdoublementutileàsa paroisse.»»
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xLiv ^ iNOTlCE BIOGRAPHIQUE
Gepeudant, malgré le privilège du roi , la publication du qua- Irîème livre éprouvait autant de difficultés que celle du précédent, sinon davantage. En vain l'auteur y avait mêlé à ses attaques ordinaires contre «t les cagots et papelards « un certain nombre d'injures à l'adresse « des démoniacles Calvin et des imposteurs de Genève. » Censuré par la Sorbonne, interdit par arrêt du parlement, il fallut, pour que le Quart livre pût enfin se débiter, tout le crédit dont jouissaient'les amis de Rabelais, et notamment le cardinal de Châtillon. Une épître dédicatoire, lancée à propos et datée du 28 janvier 1552 (1553), enleva enfin l'autorisation de mettre en vente près de trois ans après l'obtention du privilège.
Mais un fait d'une haute importance, et qui n'a pas encore été remarqué, que nous sachions, c'est que le 9 février de la même année, c'est-à-dire dix-neuf jours avant l'autorisation définitive donnée à la publication de ce livre, le dernier qu'il ait publié, Rabelais résigna les deux cures qu'il avait conservées, soit comme titulaire, soit comme bénéficiaire, savoir : celle de Saint-Christophe du Jambet, au diocèse du Mans, et celle de Saint-Martin de Meudon, au diocèse de Paris. Les deux actes sont de la même date, passés en présence des mêmes témoins, faits par le même chargé de pouvoir au nom de Rabelais d'une part, e.t reçus de l'autre par les mêmes mandataires au nom du cardinal du Bellay, évoque du Mans, qui, en se démettant de l'évcché de Paris, avait conservé la collation des bénéfices ecclésiastiques du diocèse; en un mot, sauf le nom de la cure et celui du successeur, ces deux actes paraissent calqués l'un sur Vautre. Le premier a été donné par Piganiol de la Force dans sa Description de Paris ^ '^ mais le second, celui qui concerne la cure de Meudon, indiqué par une addition marginale et d'une autre main dans le manuscrit de YHistoire des poètes de Colletet, analysé assez inexactement, comme on va le voir, par l'abbé Lebeuf, n'a pas encore été, à ce que nous croyons,' donné in extenso, ce qui nous engage à l'insérer ici d'après une copie qui nous a été obligeamment communiquée par M. Barbier, conservateur-administrateur à la bibliothèque impériale du Louvre. Celle copie est d'une écriture de la fin du dernier siècle *et parait provenir des papiers de l'abbé Mercier.de Saint-Léger.
* Édition de l'abbé Pérau, t. IX, p. 633.
SUH HABËLAIS. \lv
Extrait des registres du secrétariat de Varchevéché de Paris,
« Die 9* januarii anno D*^ 155*2. Mag' Remigins Donlsin dericus Carnotensis Dioecesis, procurator, et nomine|procuratorid Mag" Francise! Rabclays Clerici Diœcesis Turonensis, Rectoris seu Curati Eœlesiœ Parochiaiis S** Martini de Meudone Parisiensis diœcesis, resignavit, cessit, et dimisitpurë, libéré, et simpUciter, hujusmodi Parochialem Ecclesiam cum suis juribus, et pertinentiis universis, in manibus D"* Joannis Moreau Eeclesi» Parisiensis Ganonici, Yicarii Generalis R"*' D"* CardinaUsBellaij nuper Parisiensis Episcopi, cui collatio et dispositio Beneficioram Ecclesiasticorum Episcopatas Parisiensis auctoritate Apostolica reservata extitit. Quam quidem resignationeni sic factam idem D°* Vicarius admisit, et admittere se dixit, coiitulitque hujusmodi Parochialem Ecclesiam , ut prœfcrtur, vaeantem .€gidio Duserre clerico fielvacensis dioecesis, prsesentibus Nobili et circumspecto viroMag™ Eustacbio de la Porte, in curia Parlamenti Parisiensis consiliario. Et Mag'<» Dionysio Gaillart Presbytère R"'* Domini Cardinalis de Meudone Eleemosynario Au* lianensis Diœcesis teslibus. »
Uabbé Lebeuf prend occasion de cette résignation pour révoquer en doute un fait attesté par une tradition à peu près unanime. « Il paroi t, dit-il, par les registres de Tévéché de Paris que Rabelais n'exerça jamais les fonctions curiales par lui-même. Il n'est qualifié que de simple clerc du diocèse de Tours dans la démission qu'il donna de cette cure. Rabelais, ajoute-t-il, résidoit si peu à sa cure qu'Eustache du Bellay, évêque de Paris, y faisant la visite au mois de juin 155 1, ne le trouva pas, mais seulement Pierre Richard, son vicaire, avec quatre autres prêtres *. »
Le savant abbé ne nous parait pas avoir procédé ici avec son exactitude ordinaire. On vient de voir que Rabelais prenait non-seulement la qualiUcation de clerc du diocèse de Tours, mais encore ceWe de recteur ou cttré de Véglise paroissiale de Saint- Martin de Meudon, Quant au second fait, il prouverait tout au plus, ce qui n'étonnera pas ceux qui connaissent les habitudes de Rabelais , que le curé de Meudon , comme le médecin du grand hôpital de Lyon, ne résidait pas toujours. Ces raisons ne nous paraissent pas de nature à prévaloir contre la tradition
' Histoire du diocèse de Patis, i, VIIÏ , p. 368.
XLM NOTICE BIOGRAPHIOLE
attestée par Colletet, par Antoine Leroy, qui se fait lionneur d'avoir ]og}é dans la maison habitée par Rabelais , prêché dans la chaire où Rabelais avait prêché , enfin par l'auteur des Jugements sur les oeuvres de Rabelais, qui atttste qu'au x\:ii« siècle on répétait encore ce dicton local : « Allons à Meudon; nous y verrons le château» la terrasse, les grottes et M. le curé, rhomme du inonde le plus revenant en flgure , de la plus belle humeur, qui reçoit le mieux ses amis et tous les honnêtes gens, et du meilleur entretien. »
Quoi qu'il en soit, si Ton considère les circonstances de la double résignation 4ont nous venons de parler, sa date, antérieure de quelques jours seulement à la publication définitive du quatrième livre, de quelques mois à Fépoque présumée de la mort de Rabelais, ne sera*ton pa& amené à penser que ce fut un acte de haute convenance et de respect pour le ministère sacré , peut-être une concession nécessaire aux répugnances de la Sorbonne et du parlement, qui ne pouvaient admettre qu'un homme ayant charge d'àmes signât un livre tel que le Pantagruel, enfin une condition formelle mise par eux à la levée de leur opposition ?
« Il est certain, dit CoUetet, que^ sur la fin de ses jours, rentrant en goy*mesme, reconnoissant ses péchez, et ayant recours à l'infinie miséricorde de Dieu, il rendit son esprit en fidèle chrestien. Ainsy tous ces contes ridicules que l'on a faits de luy et toutes ces paroles libertines que Ton luy a attribuées n'ont esté que de vaines chimères et des faussetés punissables inventées à plaisir pour le rendre plus odieux au monde.» Antoine Duve-rdier dit précisément la même chose dans sa Prosopographie, et son témoignage doit être regardé comme d'autant plus concluant que c'est une espèce d'amende honorable, comme on va le voir : « J'ay parlé de François Rabelais en ma Bibliothèque suivant la commune voix et par ce qu'on peut juger de ses œuvres, mais la fin qu'il a fait fera juger de luy autrement qu'on n'en parle communément... 11 a esté touché de repen tance contre ce qu'on croit communément, a recherché d'être absous par le pape de son apostate et irrégularité, comme il l'a esté. »
Il règne sur les derniers moments de Rabelais la même incertitude que sur plusieurs détails de sa vie. Nous ne faisons pas ici allusion à ces anecdotes ridicules qui le font mourir en athée ou en histrion et que Colletet déclarait déjà indignes de toute créance, mais aux dissentiments qui se sont
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SLR RABELAIS. .\lvii
produits 8ur le lieu «t la date précise de sa mort. Quant à celleci, quelques-uns la reculent jusqiiVn ljâ9, mais le plus grand nombre la fixe eu lj53. Pierre de Salut-Romuald ajoute Tindicatioo du » avril. Si Ton en croit Scévole de Sainte-Marthe et ttoeépitapbe qu'Autoine Leroy vit à la porte du presl)ytère ', c'est à Meudon qu'il serait mort. Mais du reste Leroy lui-même ajoute qu'aucune tradition locale ne venait confirmer cette indi€atioB^ Il y en avait une, mais peu accréditée, selon laquelle Rabelais serait mort à Saint- Ay, proche Meung^ur-Loire. Enfin, la plus digne de confiance parait être celle que Ton a plusieurs fois alléguée, mais dont CoUetet va nous indiquer pour la pre* nrière fois Torigine, l'autorité et la filiation.
« Il mourut, non point à Meudon , comme Ta dit Scévole de SaÎDte-Marthe et comme la plupart des escri vains le croyent, mais à Paris en la rue des Jardins sur la paroisse de Saint-Paul, au cymetierre duquel il fut enterré, et proche d'un grand arbre, queToa voyoit encore il y a quelques années. »
Puis, une page plus loin, faisant allusion tant aux sentiments religieux qu'il lui attribue dans ses derniers instants qu'aux cÎTGODstancea matérielles dont il vient d'être question, il ajoute : « Que sa fin ait esté telle que je Tay ditte, nous en avons uu illustre garant en la personne de messire Jacques Fay d'Cpesse, conseiller du roy et son ambassadeur en Hollande, qui m'a dit phtsheur$foïs de «a bouche propre que Rabelais estoit mort ainsy dans le sein de l'Eglise, et enterré, comme il l'avoit appris du président d'Epesse, son père, qui estoit un des grandis amys de ce docte defTunct. Ce que Guy Patin, célèbre docteur dt) la Faculté de médecine de Paris, m'a quelquefois confirmé encore, puisque ee célèbre ambassadeur luy a dit la mesme cbow, et que c*est sur son fidèle rapport que ce docte religieux feuillant, le R. P. Pierre de Saint-Romuald, l'a couché dans son Tfarésor chronologique» aussi bien qu'Antoine Leroy dans, sa préface latine. »
Les documents officiels manquent pour vérifier l'exactitude
i Cordiger et ■edieiu . deiii leetor» «t faitu* ottivi :
Si nonen qiuerU, te men scripta docent.
' « NoUa painim memoria filiia relieta et qnaû per mauus tradita apad civet iiostros Meudonianos raorialis vitas mtiniis Rabelsesut fuisM Meadûuii defonctas divulgaiur. *>
XLViii NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR RABELAIS.
Jii fait, les andens registres delà paroisse de Meudon n'existant plus et ceux de l'ancienne paroisse Saint-Paul ne remontant pas jusqu^àTépoque dont il s'agit. On dit Gommunémeçt que Rabelais est mort à soixante-dix ans, en prenant pour point de départ Tannée présumée de sa naissance, 1483. Mais il nous parait évident qu'il a dû naître postérieurement. Autrement plusieurs des actes de sa vie seraient en retard, si l'on peut se servir de cette expression. Ainsi il aurait eu huit ou neuf ans de plus que les frères du Bellay, ses camarades d'études. Nous l'avons vu à Fontenay-le-Comle traité en jeune homme par Budé, et l'on serait forcé de lui attribuer à cette époque au moins trente- huit ans. Enfin il faudrait croire qu'il avait près de cinquante ans alors qu'il prenait le grade de bachelier en médecine et jouait avec de jeunes et joyeux compagnons la comédie de la Femme mute à Montpellier.
Ce n'est pas malheureusement le seul point qui reste a éclaircir^dansla biographie de Rabelais. H nous semble, par exemple, qu'à travers les épisodes de cette jeunesse aventureuse on ne voit pas assez où il a pu acquérir ce prodigieux ensemble de connaissances qui étonnait même ses contemporains. Il est probable que ses études à la Baumette, ou plutôt à l'université d'Angers, furent plus sérieuses qu'on ne l'a cru. Où reçut-il les leçons de P. de Salignac, leçons dont il avait gardé une impression si profonde? Où étudia-t-il le droit? La connaissance intime qu'il montre dans le Pantagruel des moeurs universitaires en général et des habitudes particulières à chaque université ne prouve-t elle pas que, suivant l'usage du temps, il a dû faire au moins quelque séjour dans chacune d'elles, à Angers, à Poitiers, à Orléans. àBourges, à Toulouse? Il règne aussi quelque incertitude sur les dates et le nombre de ses divers voyages à Rome.
Qu'on nous pardonne de terminer notre travail par celte espèce d'inventaire des lacunes qui nous ont frappé et que nous n'avons pu combler d*une manière satisfaisante; heureux si, en attendant des recherches plus complètes, nous avons réussi à éclaircir certains points mal compris jusqu'à présent, et surtout à rendre quelques traits sérieux à celte physionomie si étrangement défigurée par la légende populaire et par la fantaisie des biographes.