LIVRE. I , CHAPITRE XXXIII
terèsses. A Rayonne, à saint Jean de Luc, et Fontarabie, saisirez toutes les naufz^ et, costoyant vers Galice et Portugal, pillerez tous les lieux maritimes, jusques à Ulisbone*, où aurez renfort de tout équipage requis à un. conquerent. Par le corbieu Espagne se rendra, car ce ne sont que madourrés*. Vous passerez par Testroict de Sibyle, et là érigerez deux colomnes plus magnifiques que celles d'Hercules, à perpétuelle mémoire de vostre nom. Et sera nommé cestuy destroict la mer Picrocholine.
Passée la mer Picrocholine, voicy Rarberousse qui se rend Yostre esclave. Je, dist Picrochole, le prendray à mercy. Voire, dirent ilz, pourveu qu'il se £ace baptiser. Et oppugnerez les royaumes de Tunis, d'Hippes, Argicre, Rone, Corone, hardiment toute Rarbarie. Passant oultre , retiendrez en vostre main Maiorque, Minorque, Sardaine, Corsicque, et autres isles de la mer Ligusticque et Raleare. Costoyant à gauche , dominerez toute la Gaule Narbonique, Provence, et AUobroges, Gènes, Florence, Luques, et à Dieu seas^ Rome. Le pauvre monsieur du pape meurt desja de peur. Par ma foy, dist Picrochole , je ne luy baiseray ja sa pantoufle.
Prise Italie, voyla Naples, Calabre, Apoulle, et Sicile toutes à sac, et Malthe avec. Je voudrois bien que les plaisans chevaliers jadis Rhodiens vous résistassent, pour voir de leur urine. JHrois (dist Picrochole) voluntiers à Lorette. Rien, rien, dirent ilz; ce sera au retour. De là prendrons Candie, Cypre, Rhodes, et les isles Cyclades, et donnerons sus la Morée. Nous la tenons. Saint Treignan, Dieu gard Hierusalem î car le Soudan n'est pas comparable à vostre puissance. Je, dist il, feray donc bastir le temple de Salomon? Non, dirent ilz, encores : attendez un peu. Ne soyez jamais tant soudain à vos entreprises.
Savez vous que disoit Octavian Auguste? Festina lente.
' Navires. c. 1 *>.) par Rabelais. Maîe dolatus^
* La ville d'Ulysse, Lisbonne, mal poli? {A dully Cotgrave.) ^ Ce mot paraît être le m6me cfue ^ Salut à Kome, vous saluez
m.itidmtlcy employé plus loin (1. IFÏ, Rome. ÇidissiaSy pat. limoasin.)
GARGANTUA. i33
Il vous convient premièrement avoir TAsie miaor^ Carie, Lycie, Pamphile, Cilicie, Lydie, Phrygie, Mysie, Betune, Charazie^ Satalie, Samagarie, Castamena^ Luga, Savasta^ jusques à Euphrates. Verrons nous, dist Picrochole, Babylone, et le mont Sinay? Il n'est, dirent ilz, ja besoing pour ccste heure? N'est ce pas assez tracassé de avoir transfreté la mer Hircane, chevauché les deux Armenies, et les trois Arabies?
Par ma foy, dist il, nous sommes affollés. Ha, pauvres gens! Quoy? dirent ilz. Que boirons nous par ces déserts? Car Julian Auguste et tout son ost y moururent de soif, comme Ton dit. Nous^ dirent ilz, avons ja donné ordre à tout. Par la mer Siriace^ vous avez neuf mille quatorze grandes naufz , chargées des meilleurs vins du monde; elles arrivèrent à Japhes. Là se sont trouvés vingt et deux cens mille chameaux, et seize cens elephans, lesquelz avez pris à une chasse environ Sigeilmes> lorsque entrastes en Libye, et d'abondant eustes toute la caravanne de Lamecha. Ne vous fournirent ilz de vin à sufOsance? Voire, mais, dist il, nous ne beusmes point frais. Par la vertu, dirent ilz, non pas d'un petit poisson, un preux, un conquerent, un prétendant et aspirant à l'empire univers ne peut tousjours avoir ses aises. Dieu soit loué qu'estes venu vous et vos gens, saufz et entiers, jusques au fleuve du Tigre.
Mais, dist il^ que fait ce pendant la part de nostre armée qui desconfit ce villain humcux Grandgousier? Iks ne cfaomment pas^ dirent ilz; nous les rencontrerons tantost. Hz vous ont pris Bretaigne, Normandie, Flandres, Haynault, Brabant, Artoys, Hollande, Selande : ilz ont passé le Rhein par sus le ventre des Suisses* et Lansquenets, et part d'entre eux ont dompté Luxembourg, Lorraine, la Champaigne, Savoye jusques à Lyon : auquel lieu ont trouvé vos garnisons retoumans des conquestes navales de la mer Méditerranée. Et se sont reassemblés en Bohême , après avoir mis à sac Soucve, Wuitemberg, Bavieres, Austriche, Moravie, et Sti-
' On lit Sucves dans PéiUt. anl. à l^'iô.