‹ Œuvres, collationées sur les meilleurs textes (volume 2)Chapitre 102 sur 219 · DE L* ESPRIT PUH. — 11^ PARTIE · texte numérisé non relu

DE L* ESPRIT PUH. — 11^ PARTIE

pèce. Mais ce qu'il faut principalement remarquer, c'est que cette idée générale qu'a l'esprit de ce nombre infini de triangles ûe différente espèce prouve assez que si Ton ne conçoit point par des idées particulières tous ces différents triangles, e« un mot si on ne pomprend pas Finfini, ce n'est pas faute d'idées, ou que Vinfini ne nous soit présent , mais c'est seulement faute de capacité et d'étendue d'esprit. Si un homme s'appliquait à considérer les propriétés de toutes les diverses espèces de triangles, quand même il continuerait éternellement cette sorte d'étude, il ne manquerait jamais d'idées nouvelles et particulières, mais son esprit se lasserait inutilement.

Ce que je viens de dire des triangles se peut appliquer aux figures de cinq , de six , de cent , de mille , de dix mille côtés , et ainsi à l'infmi. Et si les côtés d'un triangle pouvant avoir des rapports infinis les uns avec les autres font des triangles d'une infinité d'espèces , il est facile de voir que les figures de quatre, de cinq ou d'un million de côtés, sont capables de différenais encore bien plus grandes , puisqu'elles sont capables d'un plus grand nombre de rapports et de combinaisons de leurs côtés que les simples triangles.

L'esprit voit donc toutes ces choses , il en a des idées : il Cbt sûr que ces idées ne lai manqueront jamais, quand il emploierait des siècles infinis à la considération même d'une seule figure, et que s'il n'aperçoit pas ces figures infinies tout d'un coup, ou s'il ne comprend pas l'infini, c'est seulement que son étendue est très-hmitée. Il a donc un nombre infini d'idées ; que dis-je , un nombre infini ! il a autant de nombres infinis d'idées qu'il y a de différentes figures ; de sorte que , puisqu'il y a un nombre infini de différentes figures , il faut , pour connaître seulement les figures , que l'esprit ait une infinité de nombres infinis d'idées.

Or je demande s'il est vraisemblable que Dieu ait créé tant de choses avec l'esprit de l'homme. Pour moi , cela ne me paraît pas ainsi ; principalement puisque cela se peut faire d'une autre manière très-simple et très-facile, comme nous verrons bientôt. Car, comme Dieu agit toujours par les voies les plus simples, il ne parait pas raisonnable d'expliquer comment nous connaissons les objets en admettant la création d'une infinité d'êtres , puisqu'on peut résoudre cette difficulté d'une manièi e plus facile et plus naturelle.

Mais quand même l'esprit aurait un magasin de toutes le» idées qui lui sont nécessaires pour voir les objets , il serait néanmoins impossible d'expliquer comment l'âme pourrait les choisir pour se les représenter; comment^ par exemple, il se pourrait faire qu'elle aperçût, dans l'instant même qu'elle ouvre les yeux au milieu d'une campagne, tous ces divers objets dont elle découvre la grandeur, la figui e, la distance et le mouvement. Elle ne pourrait pas même, par cette voie, apercevoir un seul objet , comme le soleil , lorsqu'il serait présent aux yeux du corps ; car, puisque l'image que le soleil imprime dans le cerveau ne ressemble point à l'idée que nous en avons, comme on Ta prouvé ailleurs , et même que l'âme n'aperçoit pas le mouvement que le soleil produit dans le fond des yeux et dans le cerveau , il n'est pas concevable qu'elle pût justement deviner, parmi ce nombre infini d'idées qu'elle aurait, laquelle il faudrait qu'elle se représentât pour imaginer ou pour voir le soleil, et le voir de telle ou telle grandeur déterminée. On ne peut donc pas dire que les idées des choses soient créées av ec nous , et que cela si^fit afin que nous vovions les objets qui nous environnent.

On ne peut pas dire aussi que Dieu en produise à tous moments autant de nouvelles que nous aperce^ons de choses différentes. Cela est assez réfuté par ce que l'oii vient de dire dans ce chapitre. De plus , il est nécessaire qu'en tout temps nous ayons actuellement dans nous-mêmes les idées de toutes choses, puisqu'en tout temps nous pouvons vouloir penser à toutes choses , ce que nous ne pourrions pas si nous ne les apercevions déjà confusément , c'est-à-dire si un nombre infini d'idées n'était présent à notre esprit ; car enfin on ne peut pas vouloir penser à des objets dont on n a aucune idée. De plus, il est évident que l'idée ou l'objet immédiat de notre esprit, lorsque nous pensons à des espaces immenses, à un cercle en généi al, à l'être indéterminé , n'est l ien de créé ; car toute réalité créée ne peut être ni infinie ni même génélale, tel qu'est ce que nous apercevons alors. Mais tout cela se verra plus clairement dans la suite.

CHAIMTKE V.

Que l'esprit ne voit ni l'essence ni rexistenee des objets en considérant ses propres perfections. Qu'il n'^ a que Dieu qui les voie en cette mànicrc.

La quatrième opinion est qiie l'esprit n'a besoin que de soi-

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