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OU DE LA PUISSANCE PROPRE ET DES ACTIONS DES CRÉATURES

1. J ai reçu dernièrement, de la part du très-illustre J. Chrisl Sturm, auquel les sciences mathématiques et physiques sont tant redevables, l'apologie qu'il a publiée à Altorf pour sa dissertation De Idolo natura, contre les attaques du très-cher Gunt. -Christ Schelhammer1, dans son livre sur la nature. Moi aussi, j'ai souvent médité ce sujet; et ayant m par lettres quelque peu de commerce avec l'illustre auteur de la dissertation ce dont il a fait récemment une mention qui m'est très-honorable en rappelant publiquement dans le premier volume de sa Physica eketiva quelques-uns de nos rapports], j'ai d'autant plus volontiers appliqué mon esprit et mon attention à un sujet beau par lui-même, jugeant nécessaire de produire aussi, d'après les principes que j'ai déjà indiqués plusieurs l'ois, mais avec un peu plus de précision, mon sentiment sut toute cette matière. Il m'a paru que cette dissertation apologétique m'en fournissait une bonne occasion, parce qu'il serait facile de juger que l'auteur a dû réunir là en peu de mots, pour être embrassé d'un cou]) d'oeil, tout ce qui importe le plus au sujet. Du reste je ne prétends pas faire ma querelle d'une dispute engagée entre deux personnages illustres.

2. Deux choses surtout sont en question : d'abord, en quoi consiste la nature que nous sommes accoutumés d'attribuer aux choses, et dont les attributs reçus communément sentent quelque peu le paganisme, au jugement du tres-honorable Sturm; ensuite, s'il y a dans les créatures quelque énergie (evép'ysia), ce qu'il parait leur

1. Médecin avec lequel Leibniz a entretenu des relations, désigné dans le textti par ce titre, medictts Kiloniensivm prîmatius.

iôC DE LA NATURE EN ELLE-MEME.

refuser. Sur le premier point, sur l'essence de la nature, je consens qu'il n'y a point d'ànie de l'univers; j'accorde aussi que toutes ces merveilles que nous apercevons à chaque instant, et qui nous font dire à bon droit que l'œuvre de la nature est l'œuvre d'une intelligence, ne doivent pas être attribuées à de certaines intelligences, douées d'une puissance et d'une sagesse proportionnées à de si hautes fonctions; mais je pense que la nature tout entière est pour ainsi dire un produit de Y art divin, et tel que chaque machine naturelle (là est la vraie différence, trop peu remarquée, de la nature et de l'art) se compose d'une multitude d'organes réellement infinie, et exige par conséquent, en celui qui l'a faite et la gouverne, une sagesse et une puissance infinies elles-mêmes. C'est pourquoi, et le chaud doué de l'omniscience par Hippocrale, et la cholcodée dispensatrice des âmes selon Avicenne , et cette vertu plastique parfaitement sage de Scaliger et autres, et le principe hylarchique d'Henri More, me paraissent ou impossibles, ou inutiles. Il me suffit que la machine des choses soit construite avec assez de sagesse pour que toutes ces merveilles en proviennent, les êtres organiques principalement se développant, selon moi , d'après un plan prédéterminé. Ainsi j'approuve l'illustre Sturm d'avoir rejeté la fiction de cette nature créée, mais sage, qui formerait et gouvernerait les machines des corps. Mais il ne suit pas de là ni, je crois, des principes de la raison, que l'on doive refuser de reconnaître clans les choses une puissance active créée et déposée en elles.

3. Nous venons de dire ce qu'elle n'est pas, voyons maintenant d'un peu plus près ce qu'elle est, cette nature, qu'Aristote appelle assez bien le principe du mouvement et du repos, quoiqu'il semble, par une trop large acception du terme, comprendre sous ce mot non-seulement le mouvement local ou le repos dans le lieu, mais en général le changement ou la persistance (arâviç). D'où vient, pour le dire en passant, que sa définition du mouvement, quoique plus obscure qu'il ne faudrait, n'est pas néanmoins si absurde que se l'imaginent ceux qui la prennent comme s'il avait voulu définir seulement le mouvement local. Mais venons au fait. Robert rïoyle, observateur remarquable et versé dans la connaissance de la nature, a écrit sur la nature elle-même un petit livre dont la pensée, si je me souviens bien , revient à ceci : que la nature n'est pas autre chose que le mécanisme même des corps. En gros, on peut approuver ce sentiment; mais en y regardant avec plus de soin, il fallait distinguer dans le mécanisme lui-même les principes de leurs dérivés, ainsi que, dans l'explication de l'horloge, ce n'est pas assez de dire qu'elle est mue d'une façon mécanique, et qu'il y

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faut distinguer si c'est par un poids ou par un ressort. Je l'ai déjà fait connaître, et j'estime que cela servira à empêcher l'abus des explications mécaniques des choses naturelles, qui tournerait contre la piété, en donnant à croire que la matière peut exister par ellemême et que son mécanisme n'a besoin d'aucune intelligence ou substance spirituelle : le mécanisme lui-même ne provient pas du seul principe matériel et des raisons mathématiques; il découle d'une source plus haute et pour ainsi dire métaphysique.

'-i. J'en donne une preuve frappante entre d'autres : c'est qu'il ne faut pas chercher le fondement des lois de la nature dans la conservation d'une même quantité de mouvement, comme il le paraît vulgairement, mais bien dans la conservation nécessaire d'une même quantité de puissance active, et qui plus est (j'ai découvert que cela se fait par de très-belles raisons) dans la conservation d'une même quantité d'action motrice, dont l'estime est bien différente de celle que les cartésiens conçoivent pour la quantité du mouvement. J'en ai conféré, moitié par lettres et moitié publiquement, avec deux mathématiciens d'un esprit supérieur, dont l'un s'est entièrement rangé à mon avis, et l'autre en est venu au point d'abandonner ses objections après un long et minutieux examen, et de confesser ingénument qu'il n'a pas encore trouvé de réponse à ma démonstration. J'en ai conçu d'autant plus d'étonnement à voirie savant Sturm, dans la partie publiée de sa Physica electiva ou il explique les lois du mouvement, embrasser, comme étant audessus du doute l'opinion vulgaire, qu'il a cependant reconnue pour ne s'appuyer sur aucune démonstration, mais seulement sur une certaine vraisemblance, comme il l'a répété encore dans sa dernière dissertation, ch. 3, S 2. Peut-être aussi l'a-t-il écrite avant la publication de mes Essais, et depuis n'a-t-il pas eu le loisir ou la pensée de revoir ce qui était fait, surtout dans la croyance où il était que les lois du mouvement sont arbitraires, ce qui me parait absolument contradictoire. Je pense en effet que Dieu a été conduit par des raisons déterminées d'ordre et de sagesse à décréter les lois qui s'observent dans la nature ; et mes remarques sur une loi de l'optique, très-fort applaudies plus tard par l'estimable M. Molineux dans sa Dioptrique, suffiraient seules à montrer que la cause finale ne sert pas seulement dans la morale et dans la théologie naturelle à la vertu et à la piété, mais aussi dans la physique, pour découvrir les vérités cachées. C'est pourquoi le savant Sturm ayant, dans sa Physique éclectique, où il traite de la cause finale, rapporté mon sentiment parmi les hypothèses, j'aurais souhaité que dans sa critique il l'eût assez examiné: il en aurait pris occasion sans doute I. 39

de dire beaucoup de choses dignes de la grandeur du sujet et de l'heureuse fécondité de sa plume, et profitables à la piété.

'6. Examinons maintenant ce qu'il a dit sur la notion de la nature dans sa dissertation apologétique, et ce qui peut paraître manquer encore à ses explications. Il accorde en plusieurs endroits que les mouvements qui se produisent à présent suivent d'une loi éternelle portée une fois par Dieu, et cette loi, il l'appelle sa volonté et son commandement; de plus, qu'il n'y a pas besoin d'une nouvelle volonté de Dieu, d'un commandement nouveau , encore moins d'un nouvel effort et d'un soin laborieux; et il se défend, comme d'une injuste imputation de la part de son adversaire, de penser que Dieu meut les choses comme un charpentier sa hache, ou comme le meunier dirige sa meule, en détournant les eaux ou en les conduisant à la roue. Mais, en vérité, cette explication ne sullit pas encore, à mon gré. Je demande en effet si cette volonté ou ce commandement, ou encore cette loi divine autrefois portée n'a rien attribué aux choses qu'une dénomination extrinsèque, ou si elle y a déposé par création quelque impression durable, et comme parle très-bien Schelhammer, aussi rempli de jugement qu'instruit en expérience, une loi interne {lex insita), ignorée peutêtre de la plupart des créatures où elle est déposée, et d'où suivent cependant leurs actions et leurs passions. Le premier est soutenu par les partisans des causes occasionnelles, et d'abord par le très* profond Malebranche; le second n'a été admis que plus tard, et est, à mon sens, la vérité.

6. En effet, ce commandement passé, parce qu'il n'est plus actuel, n'a plus maintenant d'efficace, à moins qu'après soi il n'ait laissé quelque effet subsistant qui à présent encore dure et opère : en juger d'une autre façon, c'est, si j'ai quelque sens, renoncer à l'explication distincte ûc> choses; tout peut suivre de tout, si ce qui est absent et éloigné peut, sans intermédiaire, ici et a cette heure, opérer et agir. 11 ne sullit donc pas de dire que Dieu, en créant les choses, a voulu des le commencement qu'elles observassent une certaine loi dans leur marche, si on imagine sa volonté tellement Inefficace que les choses n'en aient point été affectées ci qu'aucun

effel durable n'ait été produit en elles. Et assurément il est opposé à l,i notion de la puissance et de la volonté divine qui est pure et absolue, m1"' Dieu veuille, et que voulant il ne produise ni ne change rien: qu'il agisse toujours, qu'il n' effectue jamais, et qu'il ne laisse enfin aucune n-iivrc ni résultat accompli «KVtù.te\ta). Certes, s'il n'a lien été déposé dans les créatures par celte parole divine : Que la terre produise; animaux, multipliez; si les choses sont demeu-

rées après ce qu'elles étaient avant ce commandement; comme il faut entre la cause et l'effet quelque connexion, soit médiate, soit immédiate, il s'ensuit ou que maintenant rien ne se fait de conforme à la prescription de Dieu , ou que son commandement, efficace seulement dans le présent, doit être sans cesse renouvelé dans l'avenir; supposition dont notre excellent auteur se défend avec raison. Que si, au contraire, la loi portée par Dieu a imprimé quelque trace de soi dans les choses, si par son ordre elles ont été rendues aptes à accomplir la volonté de celui qui ordonnait, alors il faut accorder que les choses possèdent en elles une certaine efficace, forme ou force, telle que j'ai coutume de l'entendre par le nom de nature, d'où suit la série de leurs phénomènes, selon la prescription du commandement primitif.

7. Cette force interne se peut concevoir distinctement, mais elle ne se laisse pas imaginer; et il ne faut pas plus vouloir se la représenter imaginativement que la nature même de l'âme. La force est en effet du nombre des choses qui tombent sous l'entendement, non sous l'imagination. Donc, ce que demande l'excellent auteur de la dissertation apologétique, savoir, qu'on lui fasse imaginer comment la loi qui leur a été imprimée opère dans les corps qui ignorent cette loi, je le prends comme s'il demandait qu'on le lui fasse comprendre; car autrement ce serait exiger qu'on lui fit voir des sons ou entendre des couleurs. D'ailleurs, s'il suffit qu'on ne puisse expliquer les choses pour les rejeter, il tombera sous cette imputation, qu'il repousse comme injuste, d'avoir mieux aimé décider que les choses sont mues seulement par la puissance divine que d'admettre sous le nom de nature quelque chose dont la nature lui est inconnue. A ce compte, Hobbes aurait raison, et tous ceux qui prétendent avec lui que tout est corps, parce qu'ils se persuadent qu'il n'y a que les corps qui se puissent distinctement imaginer et expliquer. Mais précisément ce qui réfute leurs prétentions, c'est qu'il y a au fond des choses la force, qui ne se dérive pas des imaginables; la rejeter simplement sur le compte de Dieu et de son commandement, prononcé autrefois, sans qu'il ait affecté les choses en aucune manière ni laissé après soi aucun effet, c'est si peu expliquer la difficulté, que c'est bien plutôt, renonçant au rôle de philosophe, trancher le nœud gordien avec l'épée. Au reste, on tirera de nos dynamiques une explication, plus distincte et plus vraie qu'il n'en a été encore proposé, de la force active, en considérant la véritable estime que nous y donnons, conformément aux expériences des lois de la nature et du mouvement.

8. Que si quelque partisan de cette philosophie nouvelle, qui

i.OQ DE LA NATURE EN ELLE-MEME.

jnlroduil l'inertie et la torpeur, va jusqu'à exiger de Dieu des efforts incessamment renouvelés, enlevant ainsi aux ordres divins tout effet durable et toute efficace pour l'avenir (ce que renie sagement notre savant Sturm), qu'il se charge lui-même de concilier son système avec la majesté divine. Il ne pourra se tirer d'affaire, s'il ne nous explique par quelque raison comment, les choses ellesmêmes pouvant durer un temps, les attributs de ces choses, ou ce que nous y comprenons sous le nom de nature, ne le pourraient pas; pourquoi, si le fiât a laissé quelque chose après soi, savoir, la chose elle-même persistante, cette même et non moins miraculeuse parole de bénédiction n'a pu laisser aussi bien dans les choses une certaine fécondité et puissance d'effort, capable d'opérer et de produire ses actes, et d'où l'action pût résulter, à moins d'empêchement. A quoi Ton peut ajouter ce que j'ai déjà expliqué ailleurs et qui n'a peut-être pas encore été assez pénétré de tous, que la substance même des choses consiste dans la puissance d'agir et rie pàtir; d'où il suit qu'aucune chose durable ne peut même être produite, si nulle puissance permanente ne peut être imprimée en elle par l'efficace divine. Ainsi il s'ensuivrait qu'aucune substance créée, qu'aucune âme ne reste numériquement la même , que rien enfin n'est conservé par Dieu , et partant que toutes les choses se réduisent à des modifications fugitives et passagères d'une substance divine, permanente et unique, et ne sont, si je puis dire, que des ombres, et, ce qui revient au même, que la nature elle-même ou la substance de toutes choses est Dieu; détestable doctrine, récemment apportée ou renouvelée par un écrivain subtil, mais profane. Oui, si l'es choses corporelles n'étaient rien que matière, il serait très-véritable qu'elles passent et s'écoulent , et qu'elles n'ont rien de substantiel, comme les platoniciens l'ont autrefois bien reconnu. 1). L'autre question est si l'on peut dire que les créatures agissent, rigoureusement et véritablement ; or, si l'on comprend une fois que la nature même est toute dans la puissance d'agir et de pâtir, cette question se résout clans la première. Car l'action sans la puissance d'agir est impossible ; et, d'autre part, c'est une puissance vaine que celle qui ne peut jamais s'exercer. Comme néanmoins l'action et la puissance d'agir sont deux choses distinctes, celle-là successive, celle-ci permanente, parlons de l'action, .l'avoue ici (pie j'ai peine à m'expliquer la pensée de Sturm. Il nie que les choses créées agissent par elles-mêmes et proprement; puis ensuite il accorde qu'elles agissent, au point qu'il repousse de toutes ses foires la comparaison des créatures avec la hache mue par le charpentier. De ces contradictions je ne puis lien tirer de

nel , el je no vois pas a~-iv. clairement marqué jusqu'à quel point il abandonne les idées reçues, ou quelle notion distincte il a conçue dans son esprit de l'action, dont l'idée n'est certes ni simple, ni facilement abordable , comme le prouvent assez les disputes des métaphysiciens. Pour moi, l'idée que je me fais de l'action, si je la conçois bien, me parait appuyer et affermir ce principe reçu de toute la philosophie, que toute action appartient à un sujet; je l'estime on ne peut plus vrai, et même réciproque; en sorte que non-seulement tout ce qui agit est une substance individuelle, mais aussi que toute substance individuelle agit sans interruption: je n'excepte pas même le corps, qui ne se trouve jamais dans un repos absolu.

10. Maintenant examinons avec un peu plus d'attention le sentiment de ceux qui refusent aux choses créées une vraie et propre action ; c'était autrefois la doctrine de Robert Fludd, l'auteur de la philosophie mosaïque; et c'est maintenant celle de quelques cartésiens, qui pensent que ce ne sont pas les ehoses qui agissent, mais Dieu à leur place et selon leur disposition ; en sorte que les choses sont les occasions et non les causes, qu'elles ne font et ne tirent rien d'elles, mais reçoivent. Cordemoi, de La Forge et d'autres cartésiens avaient déjà émis cette opinion ; Malebranche, avec la supériorité de son génie, y a répandu l'éclat de son style; mais de raisons solides, si je m'y entends, personne n'en a apporté. Certes, si l'on pousse cette doctrine jusqu'à supprimer même les actions immanentes des substances (ce que rejette Sturm au livre premier de sa Physique, et en cela il donne une belle preuve de circonspection), rien alors ne saurait être plus opposé à la raison. Se trouvera-t-il quelqu'un pour révoquer en doute que l'âme pense et veut, qu'en nous-mêmes nous tirons de nous et de notre fonds des volitions et des pensées, tout cela spontanément ? D'abord ce serait nier la liberté humaine et imputer nos maux à Dieu ; surtout ce serait récuser notre expérience intime et ce témoignage de la conscience qui nous atteste qu'elles sont nôtres, ces actions que nos adversaires, sans aucune apparence de raison, transportent à Dieu. Attribuez au contraire à notre âme la puissance interne de produire des actions immanentes, ou, ce qui est la même chose, d'agir immanément : désormais rien n'empêche et même il est très-con> quent qu'il y ait dans les autres âmes ou formes, ou natures de substances, la même puissance qui est en nous. A moins peut-être qu'on ne pense que dans cette nature qui nous entoure, nos seules âmes sont actives, et que toute puissance d'agir immanément, et pour ainsi dire vitalement, est nécessairement accompagnée de

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pensée ; assertions insoutenables et qu'on ne défend que malgré la vérité. Ce qu'il Tant penser des actions externes l des créatures, nous l'exposerons mieux en un autre lieu, et déjà ailleurs nous l'avons en partie expliqué ; l'union des substances, disons-nous, a sa source non dans une influence mutuelle, mais dans un accord résultant de la préformation divine ; chaque chose, tout en obéissant à la puissance propre et aux lois de sa nature, est accommodée à toutes les autres, et c'est en cela que consiste en particulier l'union de l'âme et du corps.

11.11 est vrai que les corps sont par eux-mêmes inertes si on veut le bien prendre : et cela veut dire qu'un corps, une fois supposé en repos, ne peut pas de lui-même se mettre en mouvement, et ne souffre pas sans résistance d'y être mis par un autre; pas plus qu'il ne peut spontanément changer sa direction ou le degré de sa vitesse, une fois imprimée, ou qu'il ne souffre facilement et sans résistance qu'un autre y change quelque chose. Il faut en conséquence avouer que l'étendue, ou ce qu'il y a dans les corps de géométrique, à le prendre absolument, n'a rien en soi d'où partent l'action et le mouvement , et que plutôt la matière résiste au mouvement en vertu d'une inertie naturelle, ainsi bien nommée par Kepler ; en sorte qu'elle n'est pas, comme on le croit vulgairement, indifférente au mouvement et au repos, mais qu'elle exige pour être mue d'autant plus de force qu'elle est elle-même plus grande. C'est dans cette force passive de résistance, qui enveloppe et l'impénétrabilité et quelque chose de plus, que je fais consister la notion de la matière première ou de la masse, qui est partout la même et proportionnelle à la grandeur ; et je montre que de cette notion se dérivent de tout autres lois du mouvement que s'il n'y avait rien dans le corps et dans la matière même que la seule impénétrabilité avec retendue; et que, comme dans la nialiere il y a une inertie naturelle qui s'oppose au mouvement, de même dans le corps et dans toute substance il y a une constance naturelle qui s'oppose au changement. Mais cette doctrine ne favorise pas, elle dément plutôt ceux qui refusent l'action aux choses. Car autant il esl certain que la matière ne commence pas d'elle-même le mouvement, autant il est sur (ce que démontrent d'ailleurs de trèsbelles expériences sur le mouvement imprimé par un moteur en mouvement) que le corps garde l'impétuosité qu'il a une fuis acquise, et reste, constant dans sa légèreté, ou qu'il fait effort pour persévérer dans cette même voie de ctiangemenl successif ou il est

1. Transeuntes opposé a immanentes, actions qui passent d'un sujet dans un autre.

une fois entré. Ces activités et entéléchies ne sauraient être les modifications de la matière première ou de la masse, chose essentiellement passive, et le très-judicieux Sturm le reconnaît hautement, comme nous le ferons voir dans le paragraphe suivant ; on peut donc juger par cela seul qu'il doit se trouver dans la substance corporelle une entéléchie première, et comme une capacité primitive d'activité (7rp»Tov <Jsxtixqv aetivitatis) ; à savoir, une force motrice primitive qui, s' ajoutant à l'extension ou à ce qu'il y a de purement géométrique, et à la masse ou à ce qu'il y a de purement matériel, agit incessamment, sauf a être diversement modifiée dans son effort et son impétuosité par le concours des corps. Et c'est ce principe substantiel qui, dans les vivants, s'appelle âme, forme substantielle dans les autres, et qui, joint à la matière, constitue une substance vraiment une, mais par soi constitue déjà une unité ; c'est ce principe que je nomme monade. Otez ces vraies et réelles unités, il ne restera plus que des êtres par agrégation, et même il n'y aura plus de vrais êtres dans les corps. Il existe bien en effet des atomes de substance, et ce sont nos monades sans parties ; mais il n'existe pas d'atomes de masse, ou de masses de la plus petite extension, qui soient les derniers éléments de la masse, puisque le continu ne peut-être une collection de points. C'est de même qu'il n'existe pas d'être de la plus grande masse possible ou infini en étendue, quoique l'on conçoive toujours des espaces plus grands à l'infini ; mais il y a seulement un être qui est le plus grand possible par le degré de la perfection, ou infini en puissance. 12. Je vois cependant que l'excellent Sturm, dans cette dissertation apologétique, essaie de combattre par certains arguments la force motrice départie aux corps. Je prouverai, dit-il, abondamment que la substance corporelle n'est pas même capable d'aucune puissance active et motrice ; et il annonce qu'il y emploiera un double argument, l'un tiré de la nature de la matière et du corps, l'autre de la nature du mouvement. Le premier revient à ceci : La matière est par sa nature et essentiellement une substance passive ; donc il n'est pas plus possible qu'il lui soit donné une force active que si Dieu voulait qu'une pierre, tandis cpi'elle reste pierre, fût vivante et raisonnable, c'est-à-dire qu'elle ne fût pas pierre; ensuite, ce qui est mis dans les corps n'est rien qu'une modification de la matière ; or, et je reconnais que cela est bien dit, les modifications d'une chose essentiellement passive ne la peuvent rendre active. La philosophie reçue, aussi bien que la vraie philosophie, fournissent une réponse aisée : La matière est première ou seconde ; la matière seconde est une substance complète, mais non

4r,4 DE LA NATURE EN ELLE-MÊME.

purement passive; la matière première est purement passive, mais ce n'est pas une substance complète ; il faut qu'il s'y ajoute une Ame, ou une forme analogue à l'âme, une mtéléchie première, c'està-dire un effort, une puissance primitive d'agir, qui est précisément cette loi interne déposée en elle par le décret divin. Ce senliment ne serait pas, je crois, mal vu d'un homme habile et renommé qui a soutenu récemment que le corps résulte de matière et d'esprit; pourvu qu'il prenne l'esprit, non comme quelque chose d'intelligent, ainsi qu'on le fait ailleurs, mais comme l'âme ou l'analogue de la forme de L'âme, et non pas comme une simple modification, mais comme ce quelque chose de substantiel , de constitutif et de persistant, que j'ai coutume d'appeler monade, où il y a une sorte de perception et d'appétit. Il faudrait réfuter d'abord cette doctrine reçue et conforme au principe de l'école, favorablement interprété, pour que l'argument de notre excellent adversaire eût quelque force; et il parait encore de là qu'on ne peut lui accorder ce principe, que tout ce qui est dans la substance corporelle est une modification de la matière. 11 est connu en effet que dans les corps des vivants, selon la philosophie reçue, il y a des âmes qui ne sont pas pour cela des modifications. Car, quoique ce savant homme semble juger le contraire et refuser aux bêtes toute espèce de véritable sentiment et d'âme proprement dite ; avant de prendre cette opinion pour fondement de sa démonstration, il faudrait d'abord la démontrer elle-même. Pour mon compte, je pense au contraire qu'il n'est conforme ni à l'ordre des choses, ni à la beauté, ni à la raison, que ce principe vital et d'action immanente se trouve seulement dans une petite partie de la matière, tandis qu'il y a plus de perfection à ce qu'il soit dans toutes; tandis aussi que rien n'empêche la présence universelle d'àmes ou de quelque chose d'analogue; sauf que les âmes dominantes, et pour cela intelligentes, comme sont les âmes humaines, ne peuvent pas être partout.

13. Le second argument, pris de la nature du mouvement , ne conclut pas, à mon sens, avec [tins de force. L'auteur dit que le mouvement n'est rien que l'existence successive en divers lieux de la chose mue. Accordons cela , bien que peu satisfaisant et n'exprimant que le résultat seul du mouvement et ce qu'on nomme sa raison formelle : il ne s'ensuit pas l'exclusion de la lune motrice. Car non-seulement le corps à l'époque présente de son mouvement est dans un lieu qui lui est égal en étendue, mais aussi il fait effort el a de la tendance pour changer de lieu , en sorte que son état suivanl dérive par la force même de la nature, de son état pré- -rnt ; autrement . dans l'instant actuel ou dans quelque autre que

DE \.\ NATURE EN ELLE-MÊME. iG5

ce soit, le corps A en mouvement ne différera en rien du corps B

en repos; et du sentiment de notre excellent auteur, s'il nous est contraire en ce point, il suivrait qu'il n'y a aucune différence entre les corps , puisque dans le plein de la masse uniforme le seul point de vue d'où la différence puisse être prise est la considération du mouvement. D'où enfin il arrivera que rien ne change dans les corps, et que tout y demeure toujours en même état. En effet, si une portion de matière ne diffère pas d'une autre portion égale et semblable (ce que le savant Sturm doit admettre, ayant supprimé les forces actives et les tendances, aussi bien que toutes les autres qualités et modifications, pour ne laisser subsister que l'existence dans tel ou tel lieu , laquelle deviendra successivement l'existence dans tel ou tel autre) ; si, de plus , l'état d'un instant ne diffère de l'état d'un autre instant que par le transport de portions de matière égales, semblables et en tout conformes; il suit manifestement de cette perpétuelle substitution d'indiscernables qu'il n'y a aucun moven de distinguer l'état des divers moments dans le monde corporel. Ce serait en effet employer une dénomination purement extrinsèque que de distinguer une partie de la matière d'une autre par le futur , ou par cela qu'elle sera plus tard dans tel ou tel lieu différent de celui ou elle est; point de différence prise du présent; et celle même que l'on prendrait du futur serait sans fondement, parce que jamais on ne conclura légitimement de ce qui doit arriver à aucune vraie différence actuelle; car étant admise l'hypothèse de celte parfaite uniformité dans la matière , ni le lieu ne peut être distingué du lieu, ni la matière de la matière en même lieu , par aucune marque assignable. En vain en appellerait-on du mouvement à la figure; cardans une masse parfaitement similaire, pleine et indistincte, aucune figure ou détermination et distinction de parties diverses ne peut résulter que du mouvement même. Si donc le mouvement n'enferme aucune marque de distinction, il n'en fournira aucune à la matière; et ainsi tout ce qui se substitue à ce qui était s'y trouvant parfaitement équivalent, nul observateur, fùt-il omniscient, n'y saurait saisir le moindre indice de changement; toutes choses seront comme si aucun changement, aucune variation ne se produisaient dans les corps, et l'on ne parviendra jamais à rendre raison des apparences diverses que nous y sentons. Pour en avoir une image , qu'on se figure deux sphères concentriques parfaites et parfaitement similaires entre elles et dans toutes leurs parties , l'une incluse dans l'autre, sans laisser le moindre intervalle; alors, que la sphère intérieure se motive ou qu'elle demeure en repos, un ange même,

pour ne pas dire plus , ne pourra apercevoir aucune différence entre les états de deux instants divers, et ne possédera aucun signe pour distinguer si la sphère est immobile ou en mouvement , et, dans ce dernier cas, suivant quelle loi elle se meut. Même la limite des deux sphères ne pourra pas être marquée à cause du défaut et d'hiatus et de différence, ainsi que le mouvement, à cause du seul défaut de différence , ne peut pas être ici distingué. Il faut donc tenir pour certain, bien qu'on n'y ait pas fait d'attention faute d'avoir pénétré assez avant, que ces suppositions sont contraires à la nature et à l'ordre, et que nulle part et en rien il n'y a de similitude parfaite , ce qui est au nombre de mes nouveaux et plus grands axiomes. Il s'ensuit encore qu'il ne se trouve dans la nature ni corpuscules d'une extrême dureté, ni fluide d'une ténuité extrême ou matière subtile universellement diffuse, ni enlin de ces derniers éléments qui sont admis par quelques-uns sous le nom de premier ou de second élément. Aristote, qui est selon moi plus profond qu'on ne pense, avait aperçu quelque chose de cela, et il en jugeait qu'outre le changement dans le lieu il faut encore admettre l'altération, et que, sous peine de demeurer invariable, la matière ne peut pas être partout semblable à elle-même. Celte dissimilitude ou diversité de qualités, cette altération (èlloiMcic), qu'Aristote n'a pas assez expliquée , on la dérive des degrés différents et des directions diverses des efforts, et des modifications des monades constituantes. On comprend d'après cela qu'il faut nécessairement mettre dans les corps autre chose qu'une masse uniforme qui se transporte sans raison. Certes, ceux qui tiennent pour le vide et les atomes, ne laissent pas que d'introduire une certaine diversité dans la matière, la faisant ici partageable et là impartageable, pleine en un heu, déhiscente en un autre. Mais il y a long-temps que j'ai montré , quand j'ai eu déposé mes préjugés de jeunesse, qu'il faut rejeter les atomes et le vide. Notre savant auteur ajoute que l'existence de la matière en divers moments doit être attribuée à la volonté divine : pourquoi donc, dit-il, ne pas lui attribuer aussi son existence actuelle, ici, en ce moment? Je réponds que cela est sans doute dû à Dieu , ainsi que toutes les autres choses, en tant qu'elles enveloppent quelque perfection; mais de même que cette première cause de toutes choses, conservant tout , n'anéantit pas et fait plutôt la permanence naturelle de la chose qui commence a être, ou la persévérance dans l'existence une fois accordée; ainsi elle ne détruira pas, mais plutôt confirmera l'efficace naturelle de l'être mis en mouvement, ou la persévérance dans l'action une fois imprimée.

-14. Je découvre encore clans celte dissertation apologétique beaucoup de points ou il y a de la difficulté : par exemple , il dit que lorsque le mouvement est transmis d'une boule à une autre par plusieurs intermédiaires, la dernière est mue parla même force qui a mù la première: il me parait, à moi, que c'est par mie force équivalente, et non la même; puisque (ce qui pourra paraître étonnant) c'est par sa propre force, savoir, son élasticité , qu'elle est mise en mouvement, repoussée par la boule voisine; et ici je ne dispute plus sur ce point , et je ne nie pas qu'on ne doive expliquer le fait mécaniquement par le mouvement d'un fluide parcourant l'intérieur du corps. Ainsi encore on s'étonnera avec raison de cette assertion, que le corps n'ayant pas l'initiative de son mouvement, il ne puisse non plus le continuer par lui-même. II est plutôt constant que. si une force est nécessaire pour imprimer le mouvement, l'élan une fois donné, loin qu'il en faille une nouvelle pour le continuer, il en faut plutôt pour l'arrêter. Car, quant à cette conservation par l'intervention de la cause universelle, nécessaire aux choses, elle n'est pas de ce sujet ; et, comme nous l'avons déjà fait voir, ■si elle ôtait l'efficace des choses, elle en supprimerait aussi la persistance.

15. Par là on s'aperçoit de nouveau que la doctrine des causeoccasionnelles, défendue par quelques-uns, à moins de l'expliquer et d'y mettre les tempéraments que Sturm a déjà admis ou qu'il admettra vraisemblablement, est sujette à des conséquences dangereuses que ne veulent certainement pas ses très-savants défenseurs. Il s'en faut beaucoup qu'elle augmente la gloire de Dieu en brisant l'idole de la nature; et au contraire, les choses créées s'évanouissant en de pures modifications d'une unique substance divine , elle va à identifier Dieu , comme l'a fait Spinosa , avec la nature même des choses : car ce qui n'agit pas, ce qui manque de puissance active, ce qui est dépouillé de toute marque distifletivê, et enfin de toute raison et principe de subsistance, cela ne saurait être une substance à aucun titre. Je suis très-profondément convaincu que l'excellent Sturm, homme remarquable par sa piété et sa science , est trés-éloigné de ces énormités. Et je ne fais aucun doute, ou qu'il montrera clairement comment il ne laisse pas d'y avoir dans les choses et de la substance et du changement sans contredire à sa doctrine, ou qu'il donnera les mains à la vérité.

16. J'ai, du reste, plus d'une raison de soupçonner que je n'ai pas bien pénétré sa pensée, ni lui la mienne. Il m'a confessé quelque part qu'il se peut et presque se doit supposer dans les choses. comme leur étant attribuée en propre, une particule en quelque

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sorte do la puissance divine, c'est-à-dire, je pense, une expression, imitation ou effet prochain de cette puissance, puisque assurément elle ne se divise pas en parties. Qu'on voie ce qu'il m'a transmis et répété dans sa Physica electiva, en un endroit déjà indiqué au commencement de ce mémoire. Faut-il, comme les termes le portent, l'interpréter, ainsi que nous disons, une particule du souffle divin (divinœ particulam aune) : alors toute dispute est finie entre nous. Mais je n'ose lui attribuer décidément cette pensée , ne le voyant affirmer rien de pareil en aucun autre endroit, ni exprimer nulle part d'opinions conséquentes à celle-là; je remarque, au contraire, des assertions éparses qui cadrent mal avec ce sentiment, et que sa dissertation apologétique va à tout l'opposé. Je le sais, quand, à l'opinion sur la force que j'ai produite pour la première fois dans les Acta erudit. de Leipsick, au mois de mars 1694, et qu'a éclaircie ensuite mon Traité dynamique, inséré dans le même recueil en avril 1695, il a adressé par lettres quelques objections, sur ma réponse il déclara avec beaucoup de bienveillance que nous ne différions que par la manière de nous exprimer; j'y fis attention et produisis encore quelques remarques, sur lesquelles, se tournant du coté contraire, il marqua entre nous un certain nombre d'oppositions que je reconnais ; et, à peine cela fait, il en revint enfin tout dernièrement à écrire de nouveau que la seule différence entre nous est dans les termes, ce qui me serait trèsagréable. J'ai donc voulu, à l'occasion de cette dernière dissertation apologétique, exposer la chose de telle sorte qu'enfin on pût être facilement i'wé et sur le sentiment de chacun et sur la vérité de nos opinions. .La rare pénétration de cet excellent auteur, sa remarquable habileté d'exposition me donnent à espérer que par ses soins beaucoup de lumière pourra être répandu sur ce grand sujet : même , et précisément à cause de cela , je n'ai pas de mon côté perdu ma peine si je dois lui fournir l'occasion d'employer son zèle accoutumé et la force bien connue de son jugement à examiner et éclairer quelques points qui, dans le présent sujet, ne sont pas d'un intérêt médiocre et qui ont été omis jusqu'ici par les auteurs et par moi; a quoi remédient quelque peu, si je ne me trompe, de nouveaux axiomes puisés plus haut et répandus au loin, d'où paraît pouvoir naître un jour un système refait et amendé et une philosophie moyenne entre celle de la forme et celle de la matière, où sera gardé et allié le vrai de chacune.

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