INTRODUCTION. LUI
moral qui est la conséquence de notre libre arbitre, nécessaire luimême à notre qualité d'agent moral , du mal physique qui est bien, si l'on veut, la conséquence du mal moral, mais qui est d'abord et surtout la condition du mérite? Quoi qu'il ea soit, Leibniz s'est comme prémuni, et il nous a prémunis nous-mêmes, contre la faiblesse ou la fausseté de ses propres arguments par cette magnifique apologie de la Providence justifiée a priori et au nom de la raison de tous les torts que l'impiété de ses adversaires lui reproche, et que la maladresse toujours excusable de ses défenseurs laisse peser sur elle. Par sa sûre et géométrique méthode, par l'indestructible vérité de l'optimisme, la Théodicée reste, malgré quelques erreurs, le plus solide monument que des mains humaines aient jamais élevé à la gloire de Dieu.
Avant d'écrire ce grand livre, où la raison la plus haute et la foi la plus vive, fraternellement alliées, se soutiennent et s'éclairent mutuellement, Leibniz avait réglé leurs droits respectifs; et avec cette hardiesse d'un esprit plein de confiance dans les éternels principes de la vérité, il avait du premier coup posé, par ces simples paroles, leur accord nécessaire : « L'objet de la foi est la vérité que Dieu a révélée d'une manière extraordinaire ; la raison est l'enchaînement des vérités où l'esprit humain peut atteindre naturellement. Or, deux vérités ne peuvent se contredire; donc la foi est d'accord avec la raison. » Se peut-il qu'on oublie si vite de si bonnes leçons? Se peut-il qu'un zèle ignorant ou des ambitions malveillantes s'évertuent aujourd'hui à rallumer une guerre éteinte, et à perpétuer le divorce que la sagesse de Leibniz déclarait impossible! Imitez cette noble modération qui laisse à la raison son droit imprescriptible de libre recherche , laissez-la se travailler à résoudre les éternels problèmes, et soyez sur que tôt ou tard, à travers beaucoup d'écueils et après quelques chutes, elle arrivera au but, et aura recueilli sur le chemin quelques parcelles de la vérité; et si peu qu'il y en ait, respectez la vérité qui est Dieu lui-même, et dont son entendement est la région. La raison est un don de ses mains, et c'est pour en participer avec lui qu'il nous a fait ce don; soupçonner ou condamner tout à fait la puissance de la raison, c'est condamner ou soupçonner Dieu et proférer un blasphème. Laisser dépérir dans nos âmes cette raison, par laquelle surtout il
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nous a faits à son image, c'est mépriser les dons de Dieu et manquer à ses commandements.
La doctrine dont nous venons d'esquisser quelques traits, a fait en France, à l'époque de son apparition , peu de prosélytes. Le XYiie siècle et la première moitié du xvme appartiennent chez nous à Descartes et à Malebranche; les esprits leur étaient encore trop dévoués pour apercevoir dans ce cartésianisme réformé une légitime application des principes du maître , avec un développement plus riche et plus vrai de ces mêmes principes , une continuation et un progrès. Plus tard , Descartes lui-même fut supplanté et le cartésianisme comme banni de sa terre natale. Il dut céder la place à une doctrine étrangère, et on n'en parla plus que pour en médire. Avec le principe on attaqua les conséquences ; avec le maître , les disciples; et Leibniz eut sa part de ces attaques. L'optimisme succomba sous les spirituelles railleries de Voltaire, et les esprits superficiels de ce temps, prirent pour une démonstration de sa fausseté , l'histoire des maux du pauvre et innocent Candide. D'ailleurs, la société française, à l'approche dune crise , commençait à ressentir de croissantes inquiétudes et un étrange malaise ; on ne pouvait guère écouter Leibniz prêchant que tout est bien , quand on voyait autour de soi tout aller mal. Leibniz donnait beaucoup à Dieu et peu à l'homme ; il l'engageait à ne pas se croire le seul ni le plus digne habitant de la cité de Dieu ; et les hommes s'apprètant à refaire, eux-mêmes leurs institutions, leurs lois et leur culte, voulaient, au contraire , qu'on leur démontrât leur dignité et leur puissance, afin de s'encourager au combat. Les doctrines de Leibniz n'eurent donc point d'écho , et ce fut le tort des temps qui appelaient une philosophie, moins vraie peut-être, mais mieux appropriée à la disposition des esprits.
Ces temps ne sont plus : une école nouvelle s'est élevée sur les ruines de celle de Condillac, et son premier devoir, son premier soin a été, après la lutte, de renouer la tradition française en rappelant Descartes. On sait aujourd'hui avec quelle faveur fut accueillie, avec quel succès fut accomplie celte nationale entreprise. Mais il reste beaucoup à l'aire pour Leibniz, à qui nous devons beaucoup aussi. Un écrit de M. de Biran ', tics -profond, mais couvert d'obs-