Méditât. 3e, au commencement
INTRODUCTION. vu
et raisonne. Bacon et Descartes ont combattu tous les deux et ruiné la logique de l'école; mais celui-ci, parce qu'elle supprimai! l'intuition où la déduction s'appuie et qu'elle suppose avant elle ; celui-là, parce qu'elle acceptait toutes faites les notions générales dont les éléments doivent d'abord être puisés dans l'expérience. La philosophie de la raison et la philosophie de l'expérience, le rationalisme et l'empirisme , voilà l'opposition fondamentale de l'école de Descaries et de celle de Bacon , de l'école française et de l'école anglaise , de Malebranche et de Locke. Ces deux écoles se rencontrent sur le terrain de la conscience, terrain vague en quelque sorte, où toutes les doctrines ont leur fondement; et c'est là que le débat s'engage, quand l'une et l'autre ont assez de force pour réfléchir leurs procédés respectifs, et en chercher dans l'esprit humain la justification ou le prétexte : les uns n'y veulent voir que les idées de l'expérience, et ils en concluent que l'expérience est le seul procédé possible et légitime pour construire la science; les autres, contestant la valeur de l'expérience, ne reconnaissent d'autorité qu'aux conceptions de la raison, et ils soumettent à ces conceptions les phénomènes de l'expérience. Mais la psychologie n'appartient ni aux uns ni aux autres, ni à Bacon ni à Descartes; elle appartient à l'esprit moderne, qui, de plus en plus éclairé par les tentatives des philosophes de toutes les écoles, sur le nombre, la nature et la valeur de nos moyens de connaître, s'élève tous les jours à une idée plus précise et plus savante de lui-même. Le Cogita de Descartes n'enferme donc point une méthode qui lui soit propre et qui lui assigne, avec son école, une place et un rang a part dans l'histoire; il exprime une vérité de lait primitive, la première de toutes dans l'ordre d'acquisition; mais cette vérité n'est pas un système, c'est un point de départ commun à tous les systèmes; les uns savent et disent qu'ils en partent, les autres ou l'ignorent ou négligent de le dire; toute la différence est là. La divergence des routes qu'ils suivent pour aller plus loin fait la diversité de leurs méthodes, et, par suite, de leurs solutions. C'est pourquoi l'école de Bacon a été une école psychologique aussi bien que celle de Descartes; elle a produit Locke; elle a porté lleid , le vrai fondateur de la psychologie expérimentale, entreprise pour elle-même , sans aucune intention que celle de connaître l'homme.
vm INTRODUCTION.
Par sa méthode, par ses habitudes de pensée et de langage, par ses faiblesses mêmes , l'école écossaise est fille et héritière de Bacon; et si elle admire médiocrement Descartes, si elle dédaigne tout à fait Malebranche et Leibniz, c'est qu'elle a conscience de cette parenté.
Les vrais disciples de Descartes , ceux qui sont tels par la méthode, c'est Malebranche et c'est Spinosa. Leurs doctrines, si différentes d'ailleurs, fournissent par le caractère commun qui domine cette dissemblance, la meilleure preuve du rationalisme de leur commun maître. Le système des causes occasionnelles est-il autre chose qu'une hypothèse , conçue à priori , et imposée ensuite aux trompeuses apparences de l'expérience? Malebranche n'a-t-il pas écrit que nous n'avons aucune idée claire , non-seulement de la nature , mais de Pâme elle-même , et que la conscience n'est, comme le témoignage des sens , qu'un sentiment vague et indistinct dont il est impossible de rien déduire? Et enfin la vision en Dieu n'est-elle pas comme une apothéose de cette méthode rationnelle , qui véritablement fait envisager les choses du point de vue même où Dieu les regarde? Pour Malebranche, ce n'est plus seulement une méthode, c'est un fait et une nécessité que cette contemplation de l'intelligible en Dieu où nous voyons tout, même les corps que nous apercevons dans l'idée absolue et éternelle de l'espace, qui est l'archétype de la matière? Que fait de son côté Spinosa? Son entreprise est la suivante : étant donnée la notion de la substance, telle que la raison la conçoit et que la définition l'exprime , tirer par une déduction rigoureuse , sans l'expérience ou même au mépris de l'expérience, de cette notion tout ce qu'elle enferme; puis, cette construction logique obtenue, quelque monstrueuse quelle paraisse, la mettre à la place de l'univers. Spinosa a employé dans ses écrits la forme géométrique : on lui en a fait un reproche ', et de tous les reproches qu'on put lui adresser, c'était assurément le plus mal fondé. La méthode des cartésiens est la méthode déductive, rationnelle, u priori, la même qui préside aux sciences mathématiques; la forme peut donc, et à la rigueur elle doit être la même. Entre l'Ethique le Spinosa et un traité de
1. .TonflVoy, f ours <!<■ ilrr.it naturel, t. l, première leçon sur le panthéisme.
INTRODUCTION. ix
géométrie, il n'y a au fond qu'une seule différence, celle de l'idée fondamentale qu'on y développe; c'est pour le géomètre la notion rationnelle de l'espace, et pour Spinosa la notion, rationnelle aussi, de la substance. Que le géomètre donne son livre pour une explication de l'univers, et il n'aura ni plus de tort, ni plus de raison que Spinosa. Sid'ailleurs il a commis une faute en adoptant la forme géométrique, tous les cartésiens, par une étrange rencontre, la partagent. Descaries lui-même avait commencé un résumé de ses méditations métaphysiques sous forme géométrique, et Leibniz enfin, qu'il faut placer avec Spinosa et Malebranche, au rang des disciples de Descartes, est coupable d'une semblable faute ; il a plus d'une fois exprimé avec éloquence le sincère regret de ne pas rencontrer, dans les écrits des métaphysiciens, ses beaux théorèmes de géométrie qui l'enchantent, et qui conféreraient à la métaphysique le même privilège de certitude démonstrative qui n'appartient qu'aux mathématiques1.
C'est qu'en effet Leibniz relève aussi de Descartes par la méthode, ou pour mieux dire, il relevé de cette même faculté de l'esprit humain qui, dans l'antiquité la plus haute, a déjà produit les nombres de Pythagore et l'immobile unité de l'école éléatique ; qui, sous le nom de dialectique, conduisait Platon dans ce monde intelligible des idées d'où il regardait et jugeait le monde sensible ; qui des la naissance de la philosophie moderne , réhabilitée par Descartes, s'est appelée, dans les pages sublimes de Malebranche, la vision en Dieu, et a engendré entre les mains du sévère Spinosa le plus absurde et le plus logique des systèmes, qui aujourd'hui encore fait la puissance du mathématicien; qui enfin, plus discrètement employée et mieux gouvernée, sans cesser d'être la même, enfante chez Leibniz la monadologie et l'harmonie préétablie : elle ne cessera d'être et de porter de pareils fruits que quand l'humanité disparaîtra de ce monde. Leibniz a seulement un avantage sur tous ces illustres devanciers; c'est le spectacle de leurs erreurs, nées d'une application trop étroite du procédé commun, et partant une plus complète intelligence de ses véritables ressources.
Mais voyons les faits et les textes. Les notions des sens sont quel-
1. Voy. spécialement De vera mctlioOo philosopliia; et theologise , p. 109, éd. Erdm.
x INTRODUCTION.
quefois obscures, c'est-à-dire alors qu'elles ne suffisent pas même à reconnaître , au milieu d'autres, l'objet qu'elles représentent; claires, quand elles sufîisent à cela, elles peuvent être encore et demeurent presque toujours confuses, c'est-à-dire telles que nous ne pouvons assigner les marques par lesquelles les objets représentés se distinguent. Que si quelquefois on y parvient , comme les chimistes qui savent donner de l'or une définition nominale, la notion désormais distincte , est cependant inadéquate, parce que chacune des marques enfermées dans la définition est elle-même une notion confuse. Une idée de l'esprit n'est à la fois claire, distincte et adéquate que si l'analyse, pénétrant jusqu'aux derniers éléments , la résout en idées distinctes; et de pareilles notions, de semblables idées, il ne faut pas les demander aux sens. Il n'y a que Vintuition pure qui les atteigne ; elles sont seules parfaites et les idées des nombres en sont peut-être l'unique exemple ».
Les idées sensibles n'étant jamais adéquates ne comportent qu'une définition nominale ; les idées adéquates et intuitives souffrent la définition réelle, c'est-à-dire celle qui, établissant la compatibilité des éléments primitifs, fait connaître à priori la possibilité de l'idée. Une idée est vraie , quand elle est possible , fausse quand elle implique contradiction. La pure intuition des premiers possibles, la résolution des idées dans les notions irréductibles, voilà donc la source de toute vérité absolue et démonstrative.
En effet, étant donnés ces premiers possibles ou ces derniers abstraits, leur réelle définition devient un principe d'où se tire, par une déduction rigoureuse, une série de conséquences qui se prolonge à l'infini. Les démonstrations géométriques en sont un exemple; l'argumentation qui les fait sortir les unes des autres conclut nécessairement, et l'art d'argumenter ainsi, c'est la logique de l'école , qui est cette mathématique universelle que cher* • hait Despartes, en laquelle est contenu un art </' infaillibilité; c'est la machine s\ -[logistique. Dédaigné par Descaries, que ses passions de réformateur aveuglaient sur sa vertu souveraine , l'école cartésienne devait au syllogisme cette réparation. Le syllogisme est en effet la forme propre du raisonnement nécessaire,