‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 101 sur 401 · LIVRE I, CHAPITIŒ XLVIII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITIŒ XLVIII

les Gargântuistes se retirèrent au val, pour mieulx donner lieu à l'artillerie. Ceux de la ville defendoient le mieulx que pouvoient, mais les traicts passoient oultre par dessus, sans nul feiïr.

Aucuns de la bande, sauvés de l'artillerie, donnèrent fièrement sus nos gens, mais peu profitèrent : car tous furent receuz entre les ordres1, et là rués par terre. Ce que voyans, se vouloient retirer : mais ce pendant le moine avoit occupé le passage. Parquoy se mirent en fuite sans ordre ni maintien. Aucuns vouloient leur donner la chasse, mais le moine les retint, craignant que, suivans les fuyans», perdissent leurs rangs, et que, sus ce point, ceux de la ville chargeassent sus eux. Puis, attendant quelque espace, et nul ne comparant à rencontre, envoya le duc Phrontiste3 pour admonester Gargantua à ce qu'il avanceast pour gaigner le Cousteau à la gauche , pour empescher la retraicte de Picrochole par celle porte. Ce que fit Gargantua en toute diligence, et y envoya quatre légions de la compagnie de Sebaste : mais si tost ne peurent gaigner le haut qu'ilz ne rencontrassent en barbe4 Picrochole, et ceux qui avec luy s'estoient espars.

Lors chargèrent sus roidement : toutesfois grandement furent endommagés par ceux qui estoient sus les murs, en coups de traict et artillerie. Quoy voyant Gargantua, en grande puissance alla les secourir, et commença son artillerie à hurter5 sus ce quartier de murailles, tant que toute la force de la ville y fut evocquée6. Le moine, voyant celuy costé lequel il tenoit assiégé, dénué de gens et gardes, magnanimement tira vers le fort : et tant fit qu'il monta sus , luy et aucuns de ses gens, pensant que plus de crainte et de frayeur donnent ceux qui surviennent à un conflict , que ceux qui lors à leur force combattent. Toutesfois ne fit onques effroy7, jusques à ce que tous les siens eussent gaigné

1 Les rangs.

2 En poursuivant les fuyards.

a Du grec çpovTKTTY;^, vigilant.

4 En face. Terme de marine.

6 Frapper.

6 Appelée, attirée.

7 Ne donna pas l'alarme, o saillirent de leurs chamjbres s;

Ils

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la muraille, excepté les deux cens hommes d'armes qu'il laissa hors pour les hazars.

Puis s'escria horriblement, et les siens ensemble : et sans resistence tuèrent les gardes d'icelle porte, et la ouvrirent es hommes d'armes : et en toute fiereté l coururent ensemble vers la porte de l'orient, où estait ie desarroy 2. Et par derrière renversèrent toute leur force.

Voyans les assiégés de tous costés les Gargantuistes avoir gaigné la ville, se rendirent au moine à mercy. Le moine leur fit rendre les bastons et armes , et tous retirer et resserrer par les églises, saisissant tous les bastons des croix, et commettant gens es portes pour les garder de issir. Puis, ouvrant celle porte orientale, sortit au secours de Gargantua. Mais Picrochole pensoit que le secours luy venoit de la ville , et par oultrecuidance se hazarda plus que devant : jusques à ce que Gargantua s'escria : Frère Jean, mon amy, frère Jean, en bon heur soyez venu. Adonc cognoissant Picrochole et ses gens que tout estoit désespéré, prindrent la fuite en tous endroits3. Gargantua les poursuivit jusques prés Vaugaudry, tuant et massacrant, puis sonna la retraicte.

faire effroy ne bruit. » Les Cent Nouvelles nouvelles.

1 Ce mot, ainsi que l'adverbe fièrement, employé plus haut, est | 2 Le plus fort de la mêlée, pris dans le sens du latin ferus et. 1 3 De tous côtés.

de l'italien fiero. Il exprime moins l'idée d'orgueil que celle de hardiesse.

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