CHAPITRE L
La concicm que lit Gargantua es vaincus.
Nos pères, ayeulx, etancestres de toute mémoire, ont esté de ce sens et ceste nature que , des batailles par eux consommées, ont, pour signe mémorial des triomphes et victoires , plus voluntiers érigé trophées et monumens es cœurs des vaincus, par grâce, que es terres par eux conqucstées, par architecture1. Car plus estimoient la vive souvenance des humains acquise par libéralité , que la mute2 inscription des arcs, colomnes, et pyramides, subjecte es calamités de l'air, et envie d'un chascun.
Souvenir assez vous peut de la mansuétude dont ilz usèrent envers les Bretons, à la journée de Saint Aubin du Cormier 3, et à la démolition de Parthenay. Vous avez entendu, et entendant admiré le bon traictement qu'ilz firent es barbares de Spagnola, qui avoient pillé, depopulé4, et saccaigé les fins maritimes de Olone , et Thalmondois. Tout
1 Nous l'avons déjà dit : quand Rabelais prend le ton grave, il emprunte constamment les formes des auteurs latins, parfois même il les met à contribution. C'est Pline le Jeune qui lui fournit ici son contingent.
Vera boniprincipis laus eifama, non imaginions ant statuts, sed virttite et mcritis, propagatur.
(Panégyrique de Trajan.)
2 La muette, du latin mntus.
3 Près de Dol en Bretagne. La bataille eut lieu le 28 juillet 1484.
Les Bretons étaient commandés par
Louis XII, alors duc d'Orléans, qui fut battu et pris par l'armée de Charles VIII. Les fortifications de Parthenay furent renversées deux ans plus tard par les troupes du même Charles VIII , luttant contre Dunois , qui tenait encore pour le duc de Bretagne et le duc d'Orleans.
On a trouvé Rabelais hardi de rappeler ici ces faits historiques.
Mais qui donc aurait pu s'en offenser? Ce n'est pas François Ier.
4 Ravagé. [Depopulari, latin.)
GARGANTUA
ce ciel a esté remply des louanges et gratulations que vous mesme et vos pères fi stes lors que Alpharbal, roy de Canarre *, non assouvy de ses fortunes2, envahit furieusement le pays de Onys , exerçant la piraticquc en toutes les isles Armoricques et régions confines. Il fut, en juste bataille navalle 3, pris et vaincu de mon père, auquel Dieu soit garde et protecteur. Mais quoy? Au cas que les autres roys et empereurs, voire qui se font nommer catholicques 4, l'eussent misérablement traicté , durement emprisonné , et rançonné extrêmement, il le traicta courtoisement, amiablement, le logea avec soy en son palais, et, par incroyable debonnaireté , le renvoya en saufeonduict, chargé de dons, chargé de grâces, chargé de toutes offices d'amitié.
Qu'en est il advenu ? Luy, retourné en ses terres , fit assembler tous les princes et estatz de son royaume, leurs ex-
1 Le Ducliat et surtout Johanneau se lancent ici, à perte de vue, dans le champ des allusions. Ce qui nous paraît probable, c'est que Rabelais ne fait que suivre une tradition du moyen âge à l'égard du pays fantastique de Canare ou de Canarie.
Bojardo, dans YOrlando innamorato, parle d'un roi de Canarie, et Berni, dans le même poëme refait , dit :
Quivi il re di Canaria anche s'aspetta Che non mena già seco buon guerrien.
Era il lor re chiamato Barbavico Orribil di persona, e ben armato.
I 2 Dont l'ambition n'était pas comblée par ses succès ; que ses bonnes chances n'avaient pas rassasié.
3L'édit. ant.àl535porte/zaî;a//e, ainsi que celles de 1542, F. Juste et s. 1. L'éd. de 1535 porte navelle (qui a le même sens); les autres ont navré. La vraie leçon est évidemment celle que nous donnons.
D'abord il s'agit là, en effet, d'un combat naval; puis si Alpharbal eût été navré, grièvement blessé, dans le détail minutieux des attentions du vainqueur envers lui, Eabelais n'eût pas manqué d'indiquer !es soins donnés au blessé.
Quel que soit cet Alpharbal , roi de Canarie , il faut avouer que le présent chapitre est un de ceux où Rabelais a soulevé un coin du voile qui enveloppe d'ordinaire ses allusions aux choses contemporaines.
Ainsi , quand Grandgousier parle de la mansuétude dont usèrent ses pères et a'ieux envers les Bretons à la journée de Saint-Aubin du Cormier et au siège de Parthenay, on peut dire qu'il nomme les masques , puisque ces faits se rapportent incontestablement à Charles VIII , qui figure parai"' les peres et ancêtres de Louis XII.
4 En écrivant ceci , Kabelais pensait évidemment à la conduite de Charles-Quint envers François 1er.
L1V1Œ I, GHAPlTHIi L
po^a l'humanité qu'il avoit cri nous eognu, et les priasus ce délibérer, en façon que le monde y eust exemple, comme avoit ja en nous de gracieuseté honneste, aussi en eux de honnestcté gracieuse. Là tut décrété, par consentement unanime, que l'on offreroit" entièrement leurs terres, dommaines, et royaume, à en taire selon nostre arbitre. Alpharbal, en propre personne, soudain retourna avec neuf mille trente et huit grandes naufs oneraires1, menant non seulemont les thresors de sa maison et lignée royale, mais presque de tout le pays. Car, soy embarquant pour faire voile au vent vesten nordest, chascun à la foulle jettoit dedans icelles or, argent, bagues-, joyaux, espiceries, drogues et odeurs aromatiques; papegays2, pélicans, guenons, civettes, genettes, porcsespics. Point n'estoit filz de bonne mère réputé, qui dedans ne jettast ce que avoit de singulier.
Arrivé que fut, vouloit baiser les pieds de mondit père ; le fait fut estimé indigne et ne fut toléré, ains fut embrassé socialement3 : offrit ses presens, ilz ne furent receuz, par trop estre excessifz; se donna mancipe4 et serf volontaire, soy, et sa postérité : ce ne fut accepté, par ne sembler équitable; céda, par le décret des estatz, ses terres et royaume, offrant la transaction et transport signé, scellé, et ratifié de tous ceux qui faire le dévoient : ce fut totalement refusé, et les contracta jettes au feu. La fin fut que mon dit père commença lamenter de pitié, et pleurer copieusement : considérant le franc vouloir et simplicité des Ganarriens : et, par motz exquis et sentences congrues, diminuoit le bon \our qu'il leur avoit fait 5, disant ne leur avoir fait bien qui fust à l'estimation d'un bouton, et, si rien d'honnesteté leur avoit montre, il estoit tenu de ce faire. Mais tant plus l'augmentoit Alpharbal.
Quelle fut l'issue? En lieu que, pour sa rançon, prise à toute extrémité, eussions peu tyranniquement exiger vingt
1 Xavires de charge.
2 l'erroquets.
3 Comme un compagne^ un ami.
* Esclave.
3 Le bon procédé dont il usé à leur égard.
avait
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cent mille escus, et retenir pour hostagiers ' ses enians aisnés; ilzse sont faits tributaires perpetuelz, et obliges nous bailler par chascun an deux millions d'or affine à vingt quatre karatz. Hz nous furent l'année première icy pa;> la seconde . de franc vouloir, en payeront vingt trois cens mille escus; la tierce, vingt six cens mille ; la quarte, trois millions, et tant tousjours crois- leur bon gré, que
os contraincts leurs inhiber de rien plus nous apporter. C'est la nature de gratuité. Car le temps, qui toutes eh - corrode5 et diminue, augmente et accroist les bienfaits: parce qu'un bon tour, libéralement fait à homme de racroist continuement par noble pensée et remembrance. Ne voulant donc aucunement df - i de la debonnaireté hé-
réditaire de mes païens , maintenant je vous absouls et delivre, et vous rends francs et libères comme par avant.
Dabondant , serez à l'issue des portes payes chascun pour trois mois . pour vous pouvoir retirer en vos maisons et fiamilles; vous conduiront en sauveté3 six cens hommes d'an huit mille hommes de pied, sous la conduite de
mon eseuyer Alexandre, aûn que par \ - - us ne soyez oultragés. Dieu soit avec vous. Je regrette de tout mon cœur que n'est icy Picrochole. Car je luy eusse donne à entendre que. sans mon vouU - spoûr d'accroistre ny mon bien,, ny mon nom, estoit faite ceste guerre. Mais, puisqu'il est esperdu. et ne sait on où ny comment est es- \anouy\ je veulx que son royaume demeure entier à son ûlz: lequel, par ce qu'est trop bas d'aage car il n'a en-
- cinq ans accomplis g gouverné et instruiet par les anciens princes, et gens savans du royaume. Et, par autant qu'un royaume ainsi désolé seroit facilement ruine . on ne refren se et avari • adminis-.
d'iceluy, j'ordonne et veulx que Ponocra I sus tou- - -
gouverneurs entendant 5, avec autorité à ce - .
1 En <.:fi~e. ' D » dispara. Le mi.
e Erode . . Q a algèbre.
J Ki sûre tendant, dirigeant