‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 11 sur 401 · CHA.PITRE · texte numérisé non relu

CHA.PITRE

Comment Gargantua fnt tinze mois porté on ventre de sa mère.

Grandgousier estoit bon raillant en son temps, aimant à boire net1, autant que homme qui pour lors fust au monde, et mangeoit voluntiers salé. A ceste fin, avoit ordinairement bonne munition de jambons de Magence2 et de Bayonnc, force langues de bœuf fumées, abondance d'andouilles en la saison, et bœuf salé à lamonstarde. Renfort deboutargues3, provision de saulcisses, non de Bouloigne (car il craignoit ly boucon4 de Lombard), mais de Bigorre, de Lonquaulnay 5, de la Brene, et de Rouargue. En son aage virile espousa Gargamelle, fille du roy des Parpaillos 6, belle gouge 7, et de bonne troigne. Et faisaient eux deux souvent ensemble la

1 C'est-à-dire sans laisser une goutte clans son verre.

2 Mayence [ Magontia ou Mogontia) .

3 En provençal, pontargo, œufs de poisson salés et confits , dont on fait une espèce de saucisse.

(Pellas, Dict. prov.) Aujourd'hui la poutargue est préparée avec les œufs et le sang du mulet et de quelques autres espèces du genre des muges : c'est le même mets que les Grecs anciens nommaient ù>\j.ox'Xpiyov , et que les modernes nomment aOyoTÔpa/ov.

4 Les bouchées de Lombard ou d'Italien, c'est-à-dire les bouchées de mets empoisonnés.

Voudroit il bien à bailleur de boucons Donner luy mesme à garder ses flacons ? (Marot, Cantique XXI.)

5 Longaunay.

6 Ce mot avait le sens de papillon , comme parpaglio en italien , parpiyonçn saintongeais, parpailloan en provençal. Il se disait aussi pour mécréant.

7 Femme ou fille ; témoin ce passage de Coquillart :

Une bourgeoise qui aura les yeulx rouges, Les lave au matin d'une eau blanche.

Tellement que sur toutes gouges Elle semblera la plus franche.

Ce mot est très-fréquemment employé dans les Cent Nouvelles nouvelles.

GARGANTUA

bestc à deux dos x, joyeusement se frottaiis leur lard, tant qu'elle engroissa d'un beau filz, et le porta jusques à l'unziesme mois.

Car autant, voire davantage, peuvent les femmes ventre porter, mesmement quand c'est quelque chef d'oeuvre, et personnage quedoibvc en son temps faire grandes prouesses. Comme dit Homère que l'enfant duquel Neptune engroissa la nymphe, nasquit l'an après révolu, ce fut le dou/iesme mois. Car (comme dit Aulus Gellius, lib. III) ce long temps convenoit à la majesté de Neptune, afin qu'en iceluy l'enfant fust formé à perfection. A pareille raison Jupiter fit durer quarante huit heures* la nuyt qu'il couchaavcc Alcmene. Car en moins de temps ïi'cust il peu forger Hercules, qui nettoya le monde de monstres et tyrans.

Messieurs les anciens Pantagruelistes ont conformé3 ce. que je dis, et ont déclaré non seulement possible, mais aussi légitime, l'enfant né de femme l'unziesme mois après la mort de son mary.

Hippocrates, lib. de Alimenta.

Pline, lib. VII, cap. v.

Plaute, in Cistellavia.

Marcus Varro, en la satyre inscripte le Testament, ailegant l'autorité d'Aristotelcs à ce propos.

Censorinus, lib. de Die natali.

Anstot., lib. VII, cap. ni et iv, de Natura animalium.

Gellius, lib. III, cap. xvi. Scrvius, in EgL, exposant ce mètre de Virgile,

Matrî longa deeem, etc.

1 Cette expression n'est pas de l'invention de Rabelais, comme de L'Aulnaye le suppose. Coquillavt tvait déjà dit :

Jehanne fait la besle ;'i deux dos,

Shakspeare s'en est servi depuis dans Othello, act. I, se. i :

Yourdaughler and llie Moor arenow making The bcast wiik tvjo bâcles.

2 Ovide et Properce indiquent deux nuits; Apoliodore et Lucien, trois. Il y a même des auteurs qui parlent de neuf nuits consécutives.

3 Confirmé.

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