PROLOGUE
que tous livres périssent, au temps advenir un chascun les peust * bien au net enseigner à ses enfants, et à ses successeurs et survivens bailler, comme de main en main, ainsi qu'une religieuse caballe 2. Car il y a plus de fruict que par adventure ne pensent un tas de gros talvassiers 3 tous croustelevés, qui entendent beaucoup moins en ces petites joyeusetés que ne fait Raclet en l'institute *.
J'en ai cogneu de hauts et puissans seigneurs en bon nombre, qui, allant à la chasse de grosses bestes, ou voler pour canes5, s'il advenoit que la beste ne fust rencontrée par les brisées, ou que le faucon se mist à planer, voyant la proie gaigner à tire d'aisle, ilz estoient bien marrys, comme entendez assez 6 : mais leur refuge de réconfort, et afin de ne soy
1 Edit. de 1534. Puisse, dans C. Nourry et Marnef.
* Kabbalah , en hébreu , signifie réception par tradition. Ce mot s'applique à toute pratique , à toute croyance , à tout secret magique , transmis de génération en génération. Les Israélites croient que Dieu, en donnant la loi à Moïse , lui en remit aussi l'explication, qu'ils nomment cabale. Les Rabbins l'ont traduite en signes qui ne sont pas sans analogie avec le langage hiéroglyphique des Egyptiens. « Quidquid « Hebraei per nomina numerisque « in sua cabala demonstrant, hoc « jEgyptii per figuras symbolicas « exprimunt. » (Kircher, OEdipus œgyptiacul ) — C'est évidemment à cette dernière cabale que Rabelais fait allusion.
8 Gens bourrus , grossiers. — De talvas , espèce de grand bouclier.
As talcvas se sout bien couvrir et moler. Roinan de Rou,v. 2517.
On appela talvassiers ceux qui
en étaient armés, et par suite les
ens grossiers , comme l'étaient
alors les hommes de guerre. On dit encore aujourd'hui en haut-normand talevasser pour : heurter brutalement.
* Dans les histitutes de Justinitn. Ce Raclet, qui, suivant Rabelais, entendait si peu le droit romain, pourrait bien être le Raclet, professeur de droit à Dôle , dont Gilbert Cousin parle avec grand éloge. Notre auteur l'avait-il entendu critiquer par ses amis Bouchet etTiraqueau, et se fait-il i-ci, comme quelquefois ailleurs , l'écho de leur opinion ?
ë Chasser les canards au faucon.
Dans les plus anciennes éditions on lit : voler pour faulcon.
6 Tout ce qui va suivre est pour nous la preuve irrécusable que Gargantua avait précédé l'édition du Pantagruel de Claude Nourry. — Nous nous garderons bien de voir ici une allusion à la plate rapsodie des Chroniques garganiuines. Rabelais n'a pu ni les écrire , ni encore moins en parler en ces termes. Il s'agit évidemment de son Garqartittc.
DU LIVRE II
morfondre, cstoit àrecoler les inestimables faits dudit Gargantua.
D'autres sont par le monde (ce ne sont fariboles) qui, estans grandement affligés du mal des dents, après avoir tous leurs biens despenduz en médecins sans en rien profiter, n'ont trouvé remède plus expédient que de mettre lesdites chroniques entre deux beaux linges bien chaulx, et les appliquer au lieu de la douleur, les sinapisant avec un peu de pouidre d'oribus K
Mais que diray je des pauvres véroles et goutteux? 0 quantesfois nous les avons veu, à l'heure qu'ilz estoient bien oingtz, etengressés à point, et le visage leur reluisoit comme la claveure d'un charnier *j et les dents leur tressailloient comme font les marchettes 3 d'un clavier d'orgues ou d'espinette 4, quand on joue dessus, et que le gosier leur escumoit
1 La poudre d'oribus est-elle une poudre fantastique comme celle (le perlimpinpin? Suivant Cotgrave, on avait donné ce nom à la pierre philosophale , en dérision de ceux qui !a cherchaient. Nos ancêtres ont sans doute plaisamment étendu l'expression à toute poudre de couleur dorée.
Nous lisons dans les Faiclz et diclz de Me Jehan Molinel, Paris, 1531 :
Tu prospère' «ans nul abus En ce bas pays flandr'mois, En sucre , en poiddre doribus Et en brouetz sarrazinois.
La poudre d'oribus serait-elle prise ici poui la farine de maïs? Mais, dans la Normandie et dans l'Orléanais , oribus est le nom de la résine. Or nous avons vu maintes fois dans les campagnes pratiquer sérieusement le remède indiqué par Rabelais. Il est vrai que la poudre de résine s'y emploie sans les Chroniques de Gargantua ; mais ce remède doit être bien plus vieux que notre auteur, et il est permis de
conjecturer qu'il y fait ici allusion.
2 Ces mots ne désignent point, comme le prétendent Le Duchat , de l'Aulnaye , Johanneau, la plaque de la serrure d'un cimetière , qui
I serait luisante parce qu'on l'ouvre souvent. Tls signifient évidemment la serrure ou mieux le fermoir d'un charnier à conserver les viandes salées. C'est ainsi que l'entend Cotgrave ( ihe lock of a poudering hib). On comprend que la claveure des charniers était naturellement graissée par le lard. Mais quand on cessait de se servir d'un charnier, la graisse ne venant plus combattre les effets du sel fondu , le fermoir s'oxydait. C'est pourquoi , au troisième livre, Rabelais dit : Plus rouillé que la claveure d'un viel charnier.
3 Diminutif de marque , qu'on disait autrefois pour louche.
*L'épinette est la mère du clavecin et la grand'mère du piano.
Erasme, qui était né en 1484, nous atteste que dans sa jeunesse ce mot n'était pas employé : « Mepuero cla-