‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 126 sur 401 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

comme à un verrat 4 que les vaultres 2 ont aculé entre les toiles. Que faisoient ilz alors. Toute leur consolation n'estoit que d'ouir lire quelque page dudit livre. Et en avons veu qui se donnoientà cent pipes de vieux diables, en cas qu'ilz n'eussent senty allégement manifeste à la lecture dudit livre, lors qu'on lestenoit es lymbes 3; ny plus ny moins que les femmes estans en mal d'enfant, quand onleurligt la vie de sainte Marguerite. Est ce rien cela? Trouvez moy livre, en quelque langue, en quelque faculté et science que ce soit, qui ait telles vertus, propriétés et prérogatives; et je payeray chopine de tripes *. Non, messieurs, non, il n'y en a point 5. [11 est sans pair, incomparable, et sansparagon. Je le maintiens jusquesauleu exclusive] . Et ceux qui voudroient maintenir que si, reputez les abuseurs, predestinateurs6, imposteurs7, et séducteurs.

vicymbalam et harpicordam , nunc spinetam nominant. »

1 Sanglier.

2 Les vautres . vellri en italien , étaient des chiens rapides à la course , dont on se servait pour la chasse à la grosse bête. Dans î'éd. de C. Nourry et Marnef, on lisait que les vautres et lévriers ont chassé sept heures. Comme le vautrait, qui était un équipage composé de lévriers d'attache et de chiens courants, le mot vautres comprenait peut-être ces deux espèces, et cela expliquerait pourquoi Rabelais a supprimé et lévriers.

3 Les lieux où l'on soignait les vénériens, au seizième siècle, peuvent bien être assimilés à un purgatoire, car leur traitement était horrible.

* Le Duchat dit : a C'est là une expression de goinfre, parce qu'en buvant on se lave les tripes. »

Chopine" de tripes signifie tout simplement une petite mesure de tripes , une demi-pinte. — Les (ripes étaient un mets fort estimé de nos ancêtres, et Rabelais les vante assez souvent.

8 La phrase entre deux crochets

ne se trouve ni dans C. Nourry, ni dans Marnef, ni dans F. Ju.*le , 1533 et 1534. En l'ajoutant plus tard, sans doute Rabelais ou ses éditeurs ont supprimé par distraction les mots il n'y en a point , auxquels répondaient parfaitement les suivants : et ceux qui voudraient maintenir que si. Nos prédécesseurs , faute d'avoir fait cette vérification , n'ont pas compris le passage , et chacun d'eux a ici apporté sa correction arbitraire.

Le Duchat écrit : « qui voudroient ce maintenir » ; Johanneau : « maintenir que non. »

6 Toutes ces épithètes sont à l'adresse de Calvin et de ses sectaires, dont Rabelais n'eut guère à se louer.

Morellet fait observer qu'à l'origine les calvinistes étaient, sur les matières de la grâce , de véritables predestinateurs .

7 Les mots predestinateurs et imposteurs manquent dans C.Nouiry, dans Marnef et dans F. Juste , 1533 et 153 \ , et 1537. Le Duchat y voit un reproche à l'adresse de Calvin, ardent défenseur du dogme de la prédestination absolue.

DU LIVRE II

Bien vray est il que l'on trouve en d'aucuns livres de haute fustaye * certaines propriétés occultes , au nombre desqueij l'on tient * Fesse pinthe, Orlando furioso, Robert le diable, Fierabras, Guillaume sans peur, Muon de Bourdeaux, Monte ville, et Matabrune. Mais ilz ne sont pas à comparer à celu* dont nous parlons. Et le monde a bien cogneu par expérience infaillible le grand émolument et utilité qui venoit de ladite chronique Gargantuine : car il en a esté plus vendu par les imprimeurs en deux mois, qu'il ne sera acheté de Bibles de neuf ans 3.

Voulant donc ( moy * vostre humble esclave) accroistre vos passetemps davantage, je vous offre de présent un autre livre de mesme billon, sinon qu'il est un peu 5 plus équitable et digne de foy que n'estoit l'autre. Car ne croyez pas (si ne voulez errer à vostre escient) que j'en parle comme les Juifz de la loy 6. Je ne suis né en telle planette, et ne m'advint onques de mentir, ou asseurer chose qui ne fust véritable : [agentes et conseiitientes, c'est-à-dire qui n'a conscience n'a rien; j'en parle comme saint Jean de l'Apocalypse], quodvidimus testamur 7. Cest des horribles faits et prouesses de Pan-

1 Au lieu de ces mots , on lit dans les éd. de C. Nourry, de Marnef, de 1534 : livres dignes de mémoire.

C'est la meilleure explication qu'on en puisse donner. On doit se rappeler qu'ailleurs Rabelais les désigne sous le nom de livres de haute gresse.

2 Rabelais a déjà parlé de Fessepintke dans le premier livre. Tous les autres sont des romans de chevalerie. Quant à Orlando fiirioso , les commentateurs prétendent qu'il faut se garder de confondre cet ouvrage avec celui de l'Arioste. Nous sommes d'un avis contraire. La première édit. de Y Orlando furioso est de 1516. La réputation de l'Arioste était parfaitement établie lorsque Rabelais fit en Italie son premier voyage. C'est, du reste, dans l'é-

dition de 1534 que Y Orlando figure ici pour la première fois. Le chefd'œuvre du poëte italien se trouve, il est vrai , placé en assez mauvaise compagnie ; mais ce procédé est familier à notre auteur.

3 J. de la Jessé fait tenir à un libraire le langage suivant :

Tenant ma boutique au palais , En moins de neuf ou dix journées J'ai vendu plus de Rabelais, Que de Bibles en -vingt années.

*'Ed. de C. Nourry; les antres ont Je.

5 Ed. de C. Nourry et de 1534 ; d'autres ont qu'il est peu plus.

6 Comme d'une chose que l'on ignore, comme un aveugle des couleurs.

1 Nous avons trouvé cette leçon dans l'éd. de C. Nourry et dans

Page 1