CHAPITRE I
De l'origine et antiquité du grand Pantagruel.
Ce ne sera chose inutile, ne oisive, veu que sommes de séjour1, vous ramentevoir2 la première source et origine dont nous est né le bon Pantagruel. Car je voy que tous bons historiographes ainsi ont traicté leurs chroniques, non seulement les Grecs, les Arabes et Ethniques 3, mais aussi les auteurs de la sainte Escriture, comme monseigneur saint Luc mesmement, et saint Matthieu 4.
Il vous convient donc noter que , aii commencement du monde (je parle de loing,il y a plus de quarante quarantaines de nuytz, pour nombrer à la mode des antiques Druides), peu après que Abel fut occis par son frère Cayn, la terre, embeue du sang du juste, fut certaine année
Si très fertile en tous fruitez
Qui de ses flancs nous sont produietz,
et singulièrement en mesles5, qu'on l'appella de toute mémoire l'année des grosses mesles; car les trois en faisoient le boisseau. En icelle, les kalendes furent trouvées parles bréviaires des Grecs 6 : le mois de mars faillit en quaresme, et fui
1 De loisir.
2 Ed. de 1534 et suivantes, c'est-à-dire rappeler à votre souvenir. On lit remetnbrcr dans les édit.
de Cl. Nourry et de Marnef.
8 Les païens.
*Nous donnons la leçon primitive qui depuis a été ainsi modifiée par prudence : « Les Arabes, barbares et latins ; mais les Gregeoys gentilz qui feurent beuveurs éternels, »
5 Nèfles. Mesle se dit encore eu rémois, en berrichon, en saintongeais, en normand, etc., fj.£<j7riXov en grec , mespilutn en latin, mesper en armoricain , mispel en allemand.
6 Cette phrase entière manque dans l'édit. de Cl. Nourry. Dolet ne l'a insérée qu'en partie.
Johanneau semble tancer Rabelais d'avoir mis des calendes dans
ia m y oust en may. Au mois d'octobre, ce me semble, ou bien de septembre (afin que je n'erre, carde cela me veulx je curieusement garder) lut la semaine tant renommée par les annales, qu'on nomme la semaine des trois jeudis : car il y en eut trois, à cause des «réguliers bissextes, que le soleil bruncha quelque peu comme debitoribus à gauche1, et la lune varia de son cours plus de cinq toises, et fut manifestement veu le mouvement de trépidation on firmament dit Aplane 2 : tellement que la Pléiade moyenne, laissant ses com-
!e bréviaire ( le calendrier ) des Grecs, qui n'ont jamais ainsi compté.
Il s'efforce d'expliquer ces mots :
Mars faillit en caresme ou quaresme. « C'est , dit-il, que le carême « n'était pas encore établi, ou bien « qu'en anagrammatisant , on ne » trouve point complètement le mot u mars dans carême. » — On l'y trouve parfaitement quand on veut bien se rappeler l'orthographe du xvic siècle {caresme).
Esmangart anagrammatise aussi pour expliquer la mi-août en mai.
Il est évident que l'intention de Kabelais est précisément d'indiquer des occurrences impossibles.
Sa seule pensée est de bien prévenir le lecteur que son histoire est un conte , puisqu'il la place dans une année qui n'a pas pu exister.
La semaine des trois jeudis est
pour le complément de la même idée. De l Aulnaye s'est pourtant c'iargé delà trouver. « C'est, dit-il, la première du mois de janvier de l'année qui suit une séculaire, et qui ommence par un lundi; car alors il y aura dans cette semaine le premier jeudi du mois , le premier jeudi de l'année et le premier du siècle. »
C'est fort ingénieux ; mais non erat his locus , puisque Eabelais place positivement sa semaine des trois jeudis dans le mois d'octobre ou de septembre.
1 Le Duchat voit là une allusion à ce passage du Pater : Sicut et nos dimittimus debitoribus noslris , parce que, dit-il, sur cet article il est peu de chrétiens qui ne gauchissent. Cette raison est mauvaise :
l'adverbe a gauche ne s'applique point au verbe bruncha , mais bien à debitoribus. Ce qui le prouve , c'est que, dans l'éd. de 1534, où se lit pour la première fois le soleil bruncha quelque pezi , le mot a gauche ne se trouve point. Il a été ajouté dans les autres avec debitoribus. En outre , Cotgrave relate isolément l'expression comme debitoribus a gauche.
En Picardie et dans l'Artois, être comme debitoribus , c'est s'arrêter stupéfait, avoir l'air étonné et niais. Dans le pays messin, l'expression de comme debitoribus s'est aussi conservée , et même la tradition la rapporte au passage du Pater. On peut supposer que le mot debitoribus du Pater se trouvait le dernier imprimé au verso d'une page , et que la suivante manquait Le prêtre chantant le Pater, aurait bien pu alors s'arrêter au mot debitoribus, qui, en effet, se trouvait à sa gauche. Mais il faudrait le supposer bien ignorant.
2 Le ciel des étoiles fixes, du grec ctacXavYJç (de à privatif et de
LlVRIi II, CHAPITRE I
agnes, déclina vers l'equinoctial: et l'estoille nommé l'Espy lissa la Vierge, se retirant vers la Balance : qui sont cas ien espouvantables, et matières tant dures et difficiles, que :s astrologues n'y peuvent mordre. Aussi auroient ilz les ents biens longues, s'ilz pouvoient toucher jusques là.
Faites vostre compte que le monde voluntiers mangeoit esdites mesles :.car elles estoient belles à l'œil et délicieuses ugoust. Mais, tout ainsi que Noé, le saint homme, à qui int sommes obligés et tenus de ce qu'il nous planta la igné, dont nous vient ceste nectareique, délicieuse, pre- ,euse, céleste, joyeuse etdeificque liqueur qu'on nomme le iot1; fut trompé en le beuvant, car il ignoroit la grande srtu et puissance d'iceluy, semblablement les hommes et :mmes de celuy temps mangeoient en grand plaisir de ce eau et gros fruict; mais accidens bien divers leurenadvinrent. Car, à tous survint au corps une enfleuretres horrible, lais non à tous en un mesme lieu. Car les uns enfloient par : ventre, et le ventre leur devenoit bossu comme une grosse mne; desquelz est escrit : Ventrem omnipotentem : lesquelz irent tous gens de bien et bons raillards. Et de ceste race asquit saint Pansard, etMardygras.
Les autres enfloient par les espaules, et tant estoient bos- .is qu'on les appelloit montii'eres, comme porte montagnes, ont vous en voyez encores par le monde en divers sexes et ignités. Et de ceste race issitEsopet 2, duquel vous avez les eaux faits et dits par escrit.
Les autres enfloient en longueur par le membre qu'on omme le laboureur de nature 3 : en sorte qu'ilz l'avoient îerveilleusement long, grand, gras, gros, vert, et acresté*,