LIVRE Ii, CHAPITRE II
les renards, cerfs, sangliers, daims, lièvres, connilz', belettes, l'oynes, blcreauxet autres bestes l'ontrouvoit par les champs, mortes la gueule baye 2.
Au regard des hommes, c'estoit la grande pitié : vous les eussiez veu tirans la langue comme lévriers qui ont couru six heures. Plusieurs se jettoient dedans les puys : d'autres se mettoient au ventre d'une vache, pour estre à l'ombre, et les appelle Homère Alibantes 3.
Toute la contrée estoit à l'ancre 4; c'estoit pitoyable cas de voir le travail des humains, pour se garantir de ceste horrifique altération. Car il y avoit prou affaire de sauver l'eau benoiste 6 par les églises , à ce qu'elle ne fust desconfitc 6 : mais l'on y donna tel ordre, par le conseil de messieurs les cardinaulx et du saint Père, que nul n'en osoit prendre qu'une venue7. Encores, quand quelqu'un entroit en l'église, vous en eussiez veu à vingtaines de pauvres altères qui venoient au derrière deceluy qui la distribuoit à quelqu'un, la gueule ouverte, pour en avoir quelque goutelette, comme le mauvais riche, afin que rien ne se perdist. 0 que bien heureux fut en icelle année celuy qui eut cave fraiche et bien garnie !
Le philosophe raconte, en mouvant la question pourquoy c'est que l'eau de la mer est salée, que au temps que Phœbus bailla le gouvernement de son chariot lucifique à son filz Phaëton, ledit Phaëton, mal appris en l'art, et ne savant ensuivre la ligne ecliptique entre les deux tropiques de la sphère du soleil, varia de son chemin, et tant approcha de terre qu'il mit à sec toutes les contrées subjacentes, brus-
1 Lapins.
2 Béante.
3 Ce mot signifie proprement privé de la faculté de faire des libations (à privatif et^eTéco). Nous ne le trouvons pas dans Homère lui-même, mais dans son commentateur Eustafne : il s'en sert pour expliquer, par la combinaison d'humidité et de chaleur qui est nécessaire à la vie , l'expression de oiepo;
(3oot6;, au VIe chant de Y Odyssée, v. 201.
4 On dit encore vulgairement être a V ancre , pour être arrêté dans ses affaires, être sans ressources.
s Bénite.
6 Détruite, absorbée.
7 En patois saintongeais , une venue signifie une toute petite gorgée. C'est probablement dans ce sens que Rabelais l'emploie ici.
antune grande partie du ciel que les philosophes appellent ôia lactea, et les Lifrelofres ! nomment le chemin saint Jacques. Combien que les plus huppés poètes disent estre la part où tomba le laict de Juno lorsqu'elle alaicta Hercules. Adonc la terre fut tant eschauffée qu'il luy vint une sueur énorme, dont elle sua toute la mer, qui par ce est salée, car toute sueur est salée. Ce que vous direz estre vray, si voulez taster de la vostre propre, ou bien de celle des véroles quand on les fait suer; ce m'est tout un.
Quasi pareil cas arriva en ceste dite année : car un jour de vendredy, que tout le monde s'estoit mis en dévotion, et faisoit une belle procession, avec force letanies et beaux preschans, supplians à Dieu omnipotent les vouloir regarder de son œil de clémence en tel desconfort , visiblement furent veues de terre sortir grosses gouttes d'eau, comme quand quelque personne sue copieusement. Et le pauvre peuple commença à s'esjouir, comme si c'eust esté chose à eux profitable : car les aucuns disoient que de humeur il n'y en avoit goutte en l'air, dont on esperast avoir pluye, et que la terre suppleoit au default. Les autres gens savans disoient que c'estoit pluye des antipodes , comme Seneque narre au quart livre Quœstionum naturalium, parlant de l'origine et source du fleuve du Nil; mais ilz y furent trompés. Car, la procession finie, alors que chascun vouloit recueillir de ceste rosée, et en boire à plein godet, trouvèrent que ce n'estoit que saulmure, pire et plus salée que n'est l'eau de la mer 2. Et, parce qu'en ce propre jour nasquit Pantagruel, son père luy imposa tel nom : car Vanta, en grec, vault autant à dire comme tout, et Gruel, en langue hagarene 3, vault autant comme altéré. Voulant inférer qu'à l'heure de sa na-
1 C'était un sobriquet donné aux Allemands. « Audit lieu arri- /erent plusieurs Liffrelofres , Caîfibrois et Suisses, qui avoient telle rage de faim aux dents qu'ils prévient fromage sans peler. »
(C/iron. scand., année 1405.)
ïci , il nous paraît que Je mot li-
frelofres signifie tout simplement :
ignorants de la langue scientifique.
2 On lit ici , dans l'édition de Marnef, un passage ajouté sang doute par l'éditeur.
3 Dans la langue des fils d'Agar, c'est-à-dire en arabe.