CHAPITRE VIII
Comment Pantagruel, estant à Paris, récent lettres de son père Gargantua et la copie «ficelles.
Pantagruel estudioit fort bien, comme assez entendez, e* profitoit de mesmes, car il avoit l'entendement à double rebras 1, et capacité de mémoire à la mesure de douze oyres et bottes d'olif 2. Et, comme il estoit ainsi là demourant, receut un jour lettres de son père en la manière que s'ensuit :
Très cher filz, entre les dons, grâces, et prérogatives desquelles le souverain plasmateur 3 Dieu tout puissant a endouairé* et aorné l'humaine nature à son commencement, celle me semble singulière et excellente par laquelle elle peut, en estât mortel, acquérir une espèce d'immortalité, et, en decours b de vie transitoire, perpétuer son nom et sa semence. Ce qu'est fait par lignée issue de nous en mariage légitime. Dont nous est aucunement instauré 6 ce que nous fut tollu 7 par le péché de nos premiers parens, esquelz fut dit que, parce qu'ilz n'avoient esté obeissansau commandement le Dieu le créateur, sauveur du monde, ilz mourroient, et,
1 A double retroussis : on l'a dit d'abord d'un manteau, d'un pourpoint: on les appelait a double rebras, quand ils étaient assez larges pour qu'on pût s'en entourer deux t'ois le bras. L'expression s'est ensuite étendue. On a dit : Lancer une balle , donner un soufflet à double rebras. Dans la Satyre Me nippée : Catholique à double rebras.
* Outres et tonneaux d'huile. En provençal oire signifie outre , et bota d'oli, tonneau d'huile.
3 Créateur, du grec TrXàaaw , façonner : de même nous trouverons plus bas, plasmalure, façon.
4 Gratifié. — Dans la langue du droit coutumier, nous avions le mot douaire , par lequel on désignait une gratification , un avantage que la coutume ou la convention attribuaient principalement à la femme survivante.
3 Et pendant le cours.
6 Eendu , restitué.
7 Enlevé, du latin tolïere.
par mort, seroit réduite à néant ceste tant magnifique plasmature en laquelle avoit esté l'homme créé.
Mais, par ce moyen de propagation séminale, demeure es enfans ce qu'estoit de perdu es parens, et es nepveux ce que deperissoit es enfans, et ainsi successivement jusques à l'heure du jugement final, quand JesuChrist aura rendu à Dieu le père son royaume pacifique, hors tout dangier et contamination de péché *. Car alors cesseront toutes générations et corruptions, et seront les éléments hors de leurs transmutations continues, veu que la paix tant désirée sera consommée et parfaicte et que toutes choses seront réduites à leur fin et période 2.
Non donc sans juste et équitable cause je rends grâces à Dieu, mon conservateur, de ce qu'il m'a donné pouvoir voir mon antiquité chanue3 refleurir enta jeunesse. Car, quand, par le plaisir de celuy qui tout régit et modère, mon ame laissera ceste habitation humaine, je ne me reputeray totalement mourir, mais passer d'un lieu en autre; attendu que, en toy et par toy, je demeure en mon image visible en ce monde, vivant, voyant, et conversant entre gens d'honneur et mes amis, comme je soulois. Laquelle mienne conversation a esté, moyennant l'aide et grâce divine, non sans péché, je le confesse (car nous neehons tous, et continuellement requérons à Dieu qu'il efface nos péchés), mais sans reproche.
Par quoy, ainsi comme en toy demeure l'image de mon corps, si pareillement ne reluisoient les meurs de l'ame, l'on ne te jugeroit estre garde et trésor de l'immortalité de nostre nom ; et le plaisir que prendrois ce voyant seroit petit, considérant que la moindre partie de moy, qui est le corps, demeureroit; et la meilleure, qui est l'ame, et par laquelle demeure nostre nom en bénédiction entre les hommes, seroit
1Eabelais est tellement versé dans semblent lai appartenir eu propre. les doctrines des philosophes anciens 2 Période doit s'entendre ici dan? que les opinions qu'il leur emprunte son sens primitif , partomrs achevé. (comme ici sur la transmutation) ' 3 Blanchie par les ans, canuta