LIVRE II, CHAPITRE VIII
dégénérante etabastardie. Ce que je ne dis par défiance que j'aye de ta vertu, laquelle m'a esté ja par cy devant esprouvée, mais pour plus tort te encourager à profiter de bien en mieulx.
Et ce que présentement t'escris, n'est tant afin qu'en ce train vertueux tu vives, que de ainsi vivre et avoir vescu tu te rejouisses, et te refraichisses en courage pareil pour l'advenir. A laquelle entreprise parfaire et consommer, il te peut assez souvenir comment je n'ay rien espargné : mais ainsi t'y ay je secouru comme si je n'eusse autre trésor en ce monde que de te voir une fois en ma vie absolu et parfaict, tant en vertu, honnesteté et prudhommie, comme en tout savoir libéral et honneste, et tel te laisser après ma mort comme un mirouoir représentant la personne de moy ton père, et si non tant excellent, et tel de fait comme je te souhaite, certes bien tel en désir.
Mais, encores que mon feu père de bonne mémoire Grandgousier eust adonné tout son estude à ce que je profitasse en toute perfection et savoir politique , et que mon labeur et estude correspondit t-res bien , voire encores oultrepassast son désir, toutesfois, comme tu peux bien entendre, le temps n'estoit tant idoine * ny commode es lettres comme est de présent, et n'avois copie2 de telz précepteurs comme tu as eu. Le temps estoit encores ténébreux, et sentant l'infelicité et calamité des Gothz, qui avoient mis à destruction toute bonne littérature. Mais, par la bonté divine, la lumière et dignité a esté de mon aage rendue es lettres, et y voy tel amendement que, de présent, à difficulté serois je reeeu en la première classe des petits grimaulx, qui, en mon aage virile, estois (non à tort) réputé le plus savant dudit siècle.
Ce que je ne dis par jactance vaine, encores que je le puisse louablement faire en t'escrivant, comme tu as l'autorité de Marc Tulle en son livre de Vieillesse 3, et la sentence de Plu-
x Propre.
- Abondance, copia en latin. 3 « Nihil necesse est mihi de « me ipso dicere , quamquam est
« id quidem senile, œtatiqua nostrœ « concedilur. »
« Videtis ne ut apud Homerura sœpissime Nestor de virtutibus sui*
PANTAGRUEL
tarche au livre intitulé, Comment on se peut louer sans envie *, mais pour te donner affection de plus haut tendre.
Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées 2, Grecque, sans laquelle c'est honte qu'une personne se die savant, Hebraicque, Caldaicque, Latine. Les impressions tant élégantes et correctes en usance, qui ont esté inventées de mon aage par inspiration divine, comme, à contrefil, l'artillerie par suggestion diabolique 3. Tout le monde est plein de gens savans, de précepteurs très doctes, de librairies très amples, et m'est ad vis que, ny au temps de Platon, ny de Giceron, ny de Papinian*, n'estoit telle commodité d'estude qu'on y voit maintenant. Et ne se fauldra plus doresenavant trouver en place ny en compagnie, qui ne sera bien expoly en l'officine de Minerve. Je voy les brigans, les bourreaux, les aventuriers, le6 palfreniers de maintenant plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps.
Que diray je? Les femmes et les filles ont aspiré à ceste louange et manne céleste de bonne doctrine. Tantyaqu'en l'aage où je suis, j'ay esté contrainct d'apprendre les lettres Grecques 5, lesquelles je n'avois contemné 6 comme Caton 7,
prsedicet, tertiam enim jam setatem liominum vivebat; nec erat ei verendura , ne vera de se pvsedicans , minus videretur aut iqsolens aut loquax. »
( Cicero, de Senectute , Cato major.)
1 Sine invidia. Sans se rendre odieux.
« L'envie s'attache beaucoup moins à la vieillesse qu'à tout autre âge. » (IIs-pî TOU eOCUTOV £7îai- /ôïv àveiuçôovox;). [Plutarqîœ].
2 Renouvelées [instaurâtes, L.).
3 L'Arioste avait déjà dit :
0 maledetto, o abbominoso ordegno Ghe fabbricato nel tartareo fundo Fosti per man di Belzebù maligno.
[Orl. fur., cant. IX, s. 91.)
Cervantes aussi a dit depuis :
« Aquestos endemoniados instrumentes de la artilleria. » [D. Quij.} t. I, p. 38.)
* Dolet a supprimé dans son édition ces mots, ny de Papinian.
Mais ils se trouvent dans l'éd. de C. Nourry. Il est probable que Dolet connaissait et appréciait moins ce grand jurisconsulte que ne faisait Rabelais.
5 On sait que vers la fin du xve siècle et au commencement du xvie l'étude du grec , jusque-là fort négligée, jouit d'une grande faveur, en sorte que les vieillards qui vivaient à cette époque devaient, s'ils aimaient les lettres, éprouver io même besoin que Grandgousier.
6 Méprisées , du mot latin contemnere.
7 V. Plut, Vie de Caton.