‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 156 sur 401 · LIVRE II, CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE VIII

mais je n'avois eu ie loisir de comprendre en mon jeune aage. Et voluntiers me délecte à lire les Moraulx de Plutarche, les beaux Dialogues de Platon, les Monumens de Pausanias, et Antiquités de Atheneus, attendant l'heure qu'il plaira à Dieu mon créateur m'appeler, et commander issir de ceste terre.

Parquoy, mon filz, je t'admoneste qu'employé ta jeunesse à bien profiter en estudeet en vertus. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistemon, dont l'un par vives et vocales1 instructions, l'autre, par louables exemples, te peut endoctriner. J'entens et veulx que tu apprennes les langues parfaitement. Premièrement la Grecque, comme le veult Quintilian 2; secondement, la Latine; et puis l'Hebraicque pour les saintes lettres, et la Chaldaicque et Arabicque pareillement; et que tu formes ton style, quant à la Grecque, à l'imitation de Platon; quant à la Latine, de Ciceron : qu'il n'y ait histoire que tu ne tiennes en mémoire présente, à quoy t'aidera la cosmographie de ceux qui en ont escrit. Des ars iberaux, géométrie, arithmétique et musique, je t'en donuay quelque goust quand tu estois encores petit, en l'aage de cinq à six ans; poursuis le reste, et d'astronomie saches en tous les canons3. Laisse moy l'astrologie divinatrice, et l'art de Lullius*, comme abus et vanités. Du droit civil, je veux que tu sache par cœur les beaux textes, et me les confère avec philosophie.

Et quant à la cognoissance des faits de Nature, je veulx que tu t'y adonne curieusement; qu'il n'y ait mer, rivière, ny fontaine 5, dont tu ne cognoisse les poissons : tous les

1 Nous écrivons vocales, comme dans l'éd. de C. Nourry, et non vocables.

2 a A Graeco sermone puerum ncipere malo. » (Quintilien, Insu., Orat. t. I.)

8 Règles.

* Raymond Lulle , alchimiste et sophiste. Le célèbre Agrippa a écrit des commentaires sur son Ars hrevis. Dans son livre de la Vanité des sciences , il dit aussi,

en parlant du même R. Lulle :

« ïnvenit autem recentioribus temporibus dialecticse haud absimilem prodigiosam arlem per quam , tanquam olim Gorgias Leontinus,.. de quovis subjecto sermone abunde quis valeat disserere , » etc.

Ce pourrait bien être à cet art de parler pour ne rien dire que Rabelais fait ici allusion , art qu'il méprisait à l'égal de l'alchimie.

8 De Marsy et Johanneau re-

PANTAGRUEL

oiseaux de l'air, tous les arbres, arbustes, et fructices ■ des foretz, toutes les herbes de la terre, tous les metaulx cachés au ventre des abysmes, les pierreries de tout l'Orient et Midy, rien ne te soit incogneu.

Puis soigneusement revisite les livres des médecins grecs . arabes, et latins, sans contemner les thalmudistes , et cabalistes; et, par fréquentes anatomies 2, acquiers toy parfaicte cognoissance de l'autre monde, qui est l'homme. Et, par quelques heures du jour, commence à visiter les saintes lettres. Premièrement, en grec, le Nouveau Testament, et Epistres des Apostres : et puis , en hebrieu, le Vieux Testament. Somme, que je voye un abysme de science : car, doresenavant que tu deviens homme et te fais grand, il te faulara issir de ceste tranquillité et repos d'estude, et apprendre la chevalerie et les armes, pour défendre ma maison, et nos amis secourir en tous leurs affaires, contre les assaulx des malfaisans. Et veulx que, de brief, tu essayes combien tu as profité ; ce que tu ne pourras mieulx faire que tenant conclusions en tout savoir, publiquement envers tous et contre tous; et hantant les gens lettrés qui sont tant à Paris comme ailleurs.

Mais parce que, selon le sage Salomon, sapience n'entre point en ame malivole, et science sans conscience n'est que ruine de l'ame, il te convient servir, aimer, et craindre Dieu, et en luy mettre toutes tes pensées et tout ton espoir; et, par foy formée de charité, estre à luy adjoinct, en sorte que jamais n'en sois desemparé par péché. Aye suspectz les abus

prochent a Rabelais l'emploi du mot fontaine. Us ont tort, à notre avis. Fontaine est ici synonyme de ruisseau, et s'emploie encore avec cette acception dans certaines provinces.

1 C'est ainsi que ce mot est écrit non-seulement dans l'éd. de Dolet, mais aussi dans celle de C. Nourry :

et nous le maintenons, bien qu'en latin on ait dit frutex , frutices

pour désigner les arbrisseaux qui meurent et se renouvellent chaque année comme les plantes.

2 Dissections. Nos lecteurs doivent savoir que c'est un des titres scientifiques de Rabelais d'avoir recommandé et pratiqué des premiers la méthode des dissections , qui a fait tant progresser l'art de la médecine dans le siècle où nous vivons.

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