LIVRE II. CHAPITRE X
comptes, secrétaires, advocatz, et autres, ensemble les eschevins de ladite ville, avec les médecins et canonistes. Et notez (lue, d'iceux, la plus part prindrent bien le frain aux dents : mais, non obstant leurs ergots et fal laces *, il les fit tous quinaulx 2, et leur monstra visiblement qu'ilz n'estoient que veaulx engipponnés3. Dont tout le monde commença à bruire et parler de son savoir si merveilleux, jusques es bonnes femmes lavandières, courratieres 4, roustissieres, ganivettieres 5et autres ; lesquelles, quand il passoit par les rues, disoient : C'est luy : à quoy il prenoit plaisir, comme Demosthenes, prince des orateurs grecs, faisoit, quand de luy dist une vieille acropie, le monstrant au doigt : C'est cestuy là 6. Or, en ceste propre saison, estoit un procès pendant en la court entre deux gros seigneurs, desquelz l'un estoit monsieur de Baisecul, demandeur, d'une part, l'autre, monsieur de Humevesne, défendeur, de l'autre. Desquelz la controverse estoit si haute et difficile en droit, que la court de parlement n'y eritendoit que le haut allemant. Dont, par le commandement du roy, furent assembles quatre les plus savans et les plus gras de tous les parlemens de France, ensemble le grand Conseil, et tous les principaux regens des universités, non seulement de France, mais aussi d'Angleterre et d'Italie, comme Jason 7, Philippe Dece 8, Petrus de
1 Leurs raisonnements et leurs sophismes. Rabelais en écrivant ergot z au lieu de eryu , a voulu faire un jeu de mots : c'est qu'en effet , dans ces discussions , on se déchirait parfois à belles griffes , et les disputants sont assimilés à des coqs.
2 Mathurin Cordier et Furetière attestent que ce mot se disait , en langage universitaire, de celui qui s'avouait vaincu dans une dispute.
Mais comme on voit , dans le premier de ces auteurs, qu'on disputait èini} terni, quaterni..., qu'on disait, il a été vaincu à la grande quine, in stimma et suprema disjpu-
tatione , il est clair que le mo quinaud vient de là, et non de qnin, singe. C'était le dernier vaincu dans la grande dispute de cinq contre cinq.
3 Enjuponnés , habillés. (Voyez Cotgrave. )
4 Courtières. Ce sens est donné par le dict. de Trévoux.
5 Marchandes de canifs.