CHAPITRE VI
Gomment Gargantua nasquit en façon bien estrange.
Eux tenans ces menus propos de beuverie , Gargamelle commença se porter mal du bas; dont Grandgousier se leva dessus l'herbe, et la reconfortoit honnestement, pensant que ce fust mal d'enfant, et luy disant quelle s'estoit là herbée 1 sous la saullaye, et qu'en brief elle feroit pieds neufz 2 : par ce, luy convenoit prendre courage nouveau, au nouvel advenement de son poupon; et, encores que la douleur luy fust quelque peu en fascherie, toutesfois que icelle seroit brieve ; et la joye, qui tost succederoit, luy tolliroit 3 tout cest ennuy : en sorte que seulement ne luy en resteroit la souvenance. Je le prouve, aisoit il : Nostre Sauveur dit, en l'Evangile Joannis, XVI : La femme qui est à l'heure de son enfantement a tristesse ; mais, lorsqu'elle a enfanté, elle n'a souvenir aucun de son angoisse. Ha, dist elle, vous dictes bien, et aime beaucoup mieulx ouir telz propos de l'Evangile, et mieulx m'en trouve que de ouir la vie de sainte Marguarite*, ou quelque autre capharderie.
1 Herèer signifiait autrefois , comme aujourd'hui, étendre sur l'herbe, et de plus, en maréchalerie et probablement en médecine, soumettre à un bain de vapeur d'herbes.
Ce remède était préconisé pour faire disparaître les enflures. — lîabolais nous paraît jouer ici sur les deux sens du mot.
2 Comme on ledit d'une jument dont le sabot a repoussé. Rabelais
pense aussi aux p'eds neufs de l'enfant dont Gargamelle va bientôt accoucher.
3 Lui enlèverait, iollerei (lat.).
4 On la lisait aux femmes en couche. La ceinture de cette sainte passait pour faciliter l'accouchement. Voy. un cantique a la suite de la Vie de sainte Marguerite, Epinal, s. d., in-12, livre populaire qui se vend encore dans les campagnes.
GARGANTUA
Courage de brebis (disoit il), depeschez ' vous de cestuy cy, et bien tost en faisons un autre. Ha ( dist elle), tant vous parlez àvostre aise, vous autres hommes. Bien, de par Dieu, je me parforceray, puis qu'il vous plaist. Mais pleust à Dieu que vous l'eussiez coupé ! Quoy? dist Grandgousier. Ha, dist elle, que vous estes bon homme! vous l'entendez bien. Mon membre? dist il. Sang de les cabres2 1 si bon vous semble, faites apporter un cousteau. Ha, dist elle, ja Dieu ne plaise ! Dieu me le pardoint, je ne le dis de bon cœur, et, pour ma parole, n'en faites ne pys 3 ne moins. Mais j'auray prou* d'affaires aujourd'huy, si Dieu ne me aide, et tout par vostre membre, que vous fussiez bien aise.
Courage, courage! dist il; ne vous souciez au reste, et laissez faire aux quatre bœufz de devant. Je m'en vais boire encores quelque veguade 5. Si ce pendant vous survenoit quelque mal, je me tiendray prés : huschant6 en paulme, je me rendray à vous.
Peu de temps après elle commença à souspirer, lamenter et crier. Soudain vindrent à tas sages femmes de tous costés. Et, la tastans par le bas, trouvèrent quelques pellauderies, assez de mauvais goust, et pensoient que ce fust l'enfant; mais c'estoit le fondement qui luy eschappoit à la mollification du droit intestin, lequel vous appelez le boyau cullier, par trop avoir mangé des tripes, comme avons déclaré cy dessus.
Dont une horde vieille de la compagnie, laquelle avoit réputation d'estre grande medicine, et là estoit venue de Brisepaille, d'auprès Saint Genou 7 , d'avant soixante ans,
1 Débarrassez, désempèchcz.
2 Sajig des chèvres, juron gascon.
3 Toutes les réimpressions ont plus. — Nous rétablissons la leçon de 1535 et de l'éd. an ter.
4 Assez.
6 Bcgada, vegada, en dialecte roman, begade, en saintongeais, signifient une fois, une courte séance.
6 Hucher, huckier, dans notre vieille langue et dans plusieurs patois, a le sens de : crier fortement.
Nous ne l'avons jamais rencontré avec celui de siffler, que lui donne ici Le Duchat.
Hucher en paume signifie : crier, appeler en faisant un porte-voix de ses mains.
7 En Languedoc et en Dauphiné