LIVRE U, CHAPITRE XIV
peu au dessus du nombril vers le flan droit, et luy perça la tierce lobe du foye, et le coup, haussant, luy pénétra le diaphragme, et par à travers la capsule du cœur luy sortit la broche par le haut des espaules, entre les spondyles et l'omoplate senestre. Vray est qu'en tirant la broche de mon corps je tombe à terre prés des landiers *, et me fis un peu 2 de mal à la cheute, toutesfois non grand; car les lardons soustindrent le coup. Puis voyant mon baschaz que le cas estoit désespéré, et que sa maison estoit bruslée sans remission, et tout son bien perdu, se donna à tous les diables, appellant Grilgoth, Astaroth, Rapalus, et Gribouillis 3 par neuf fois.
Quoy voyant, j'eus de peur pour plus de cinq solz, craignant : Les diables viendront à ceste heure pour emporter ce fol icy ; seroient ilz bien gens pour m'emporter aussi? Je suis ja demy routy; mes lardons seront cause de mon mal : car ces diables icy sont frians de lardons, comme vous avez l'autorité du philosophe Jamblique et Murmault * en l'Apologie de Bossutis, et contre factis, pro magistros nostros : mais je fis le signe de la croix, criant, Agios, athanatos, o theos 5, et nul ne venoit6. Ce que cognoissant mon villain baschaz, se vouloit tuer de ma broche, et s'en percer le cœur. De fait, la mit contre sa poictrine, mais elle ne pouvoit oultrepasser, car elle n'estoit assez pointue , et poussoit tant qu'il pouvoit; mais il ne profitoit rien. Alors je vins à luy, disant : Missaire bougrino, tu pers icy ton temps, car tu ne te tueras jamais ainsi : bien te blesseras quelque hurte 7, dont tu languiras
1 Chenets. Le mot landiers est encore usité en patois.
2 Leçon de l'édition de C. Nourry, de Marnefet de F. Juste, 1534.
Dans d'autres on lit : Me fis peu.
3 Ces noms , comme le fait observer Le Duchat , sont parfaitement appropriés à des diables qui président aux incendies : Grillé , rôli , râflé , bouilli.
4 Rabelais fait-il ici allusion à J. Munnellius, professeur de belleslettres, mort en 1517? Cette forme
latine ferait supposer que son nom était Murmeau. Il y a évidemment là quelque finesse de Rabelais qui nous échappe.
5 Dieu le saint, l'immortel {en grec).
6 Nul diable n'approchait. Panurge avait fait le signe de la croix pour les empêcher de venir.
7 Hurt , hurtis , hurteis , heurt.
Coup , choc.
Un heurt survient, adieu le char
(La Fontaine.)
PANTAGRUEL
toute ta vie entre les mains des barbiers . mais, si ta veulx, je te tueray icy tout franc, en sorte que tu n'en sentiras rien; et m'en crois, car j'en ay bien tué d'autres qui s'en sont bien trouvés. Ha, mon amy, dist il, je t'en prie, et ce faisant je te donne ma bougette 1 : tiens, voyla la : il y a six cents seraphz dedans, et quelques diamans et rubys en perfection. Et où sont ilz? dist Epistemon. Par saint Johan, distPanurge, ilz sont bien loing s'ilz vont tousjours. Mais où sont les neiges d'antan 2?C'estoit le plus grand soucy qu'eust \illon le poète parisien. Achevé, dist Pantagruel, je te prie, que nous sachions comment tu acoustras ton baschaz. Foy de homme de bien, dist Panurge, je n'en ments de mot. Je le bande s d'une meschante braye * que je trouve là demy bruslée, et vous le lie rustrement pieds et mains de mes cordes, si bien qu'il n'eust sceu regimber; puis luy passay ma broche à travers la gargamelle, et le pendis, accrochant la broche à deux gros crampons qui soustenoient des hallebardes. Et vous attise un beau feu au dessous , et vous flambois mon milourt comme on fait les harans soretz à la cheminée : puis, prenant sa bougette et un petit javelot qui estoit sur les crampons, m'enfuis le beau galot. Et Dieu sçait comme je sentois mon espaule de mouton5.
Quand je fus descendu en la rue, je trouvay tout le monde qui estoit accouru au feu, à force d'eau pour l'esteindre. Et me voyans ainsi à demy routy, eurent pitié de moy naturellement, et me jetterent toute leur eau sur moy, et me refrai chirent joyeusement, ce que me fit fort grand hien ; puis me donnèrent quelque peu à repaistre, mais je ne mangeois
1 Petit sac, bourse. En patois poitevin et saintongeais , le mot bougette désigne encore une sorte de petit sac double en cuir, dont on se sert pour porter de l'argent, à cheval , et que l'on place comme des arçons de pistolet. Mais il est incontestable que, dans une fouled'auteurs du seizième siècle, bougette est souvent synonyme de bourse.
2 Refrain de la ballade des darnes du temps jadis , dans Villon .
3 Je lui fais un bandage.
4 Bande de cuir (leather, Cotgrave). On s'en servait pour attacher le maillot des enfants.
5 Rabelais , comme la chose lui arrive souvent, fait jouer Panurge sur la double signification du verbe sentir.