LIVRE II, CHAPITRE XVIII
Messieurs, vous autres qui lisez ce présent escrit, ne pensez que jamais gens plus fussent eslevés et transportés en pensée que furent toute celle nuyt tant Thaumaste que Pantagruel. Car ledit Thaumaste dist au concierge de l'hostel de Cluny,au quel il estoit logé, que, de sa vie, ne s'estoit trouvé tant altéré comme il estoit celle nuyt. 11 m'est, disoit il, advis que Pantagruel me tient à la gorge; donnez ordre que beuvons, je vous prie, et faites tant que ayons de l'eau fraiche pour me gargariser le palat.
De l'autre costé, Pantagruel entra en la haute gamme, et de toute la nuyt ne faisoit que ravasser après
Le livre de Beda, , denumeris et signis1,
Et le livre de Plotin, de inenarrabilibus ,
Et le livre de Procle, de magia,
Et les livres de Artemidore,pen Oneirocritico?t,
Et de Anaxagoras , péri Semion,
Dinarius , péri Aphaton,
Et les livres de Philistion ,
Et Hipponax, péri Anecphoneton,
Et un tas d'autres, tant aue Panurge luy dist : Seigneur, laissez toutes ces pensées, et vous allez coucher : car je vous sens tant esmeu en vos espritz que bien tost tomberiez en quelque fièvre éphémère par cest excès de pensement. Mais, premier beuvant vingt et cinq ou trente bonnes fois, retirez vous, et dormez à vostre aise; car de matin je respondray et argueray contre monsieur l'Anglois ; et, au cas que je ne le mette ad metam non loqui 2, dictes mal de moy.
Voire, mais, dist Pantagruel, Panurge, mon amy, il est merveilleusement savant : comment luy pourras tu satisfaire? Très bien, respondit Panurge. Je vous prie n'en parlez plus, et m'en laissez faire : y a il homme tant savant que sont
1 Le véritable titre de ce traité est : de Computo seti indigitilalione et de loquela manuali per gestum digitorum. Venise, 1525.
Nous n'avons pu retrouver la trace de tous les ouvrages cités ici par
Rabelais. Peut-être en existait-il de son temps qui sont aujourd'hui perdus.
% Que je ne le mette à bout, que je ne le réduise au point de rester couri .
les diables ? Non vrayement, dist? Pantagruel , sans grâce divine spéciale. Et toutesfois, dist Panurge, j'ay argué mairtesfois contre eux, et les ay faits quinaulx et mis de cul. Par ce, soyez asseuré de ce glorieux Anglois, que je vous U. feray demain chier vinaigre devant tout le monde. Ainb\ passa la nuyt Panurge à chopiner avec les pages, et jouer toutes les aiguillettes de ses chausses à primus et secundus i> et à la,vergette. Et quand vint l'heure assignée, il conduisit son maistre Pantagruel au lieu constitué. Et hardiment croyez qu'il n'y eut petit ny grand dedans Paris qu'il ne se trouvast au lieu , pensant : Ce diable de Pantagruel, qui a convaincu tous les sorbonicoles, à ceste heure aura son vin 2. Car cest Anglois est un autre diable de Yauvert 3. Nous verrons qui en gaignera.
Ainsi, tout le monde assemblé, Thaumaste les attendoit. Et, lors que Pantagruel et Panurge arrivèrent à la salle, tous ces grimaulx, artiens, et intrans4 commencèrent à frapper des mains, comme est leur badaude coustume.
Mais Pantagruel s'escria à haute voix, comme si ce eust esté le son d'un double canon, disant : Paix de par le diable, paix : par Dieu, coquins, si vous me tabustez icy, je vous couperay la teste à trestous. A laquelle parole ilz demourerent tous estonnés comme canes, et ne osoient seulement tousser voire eussent ilz mangé quinze livres de plumes. Et furent tant altérés de ceste seule voix, qu'ilz tiroient la langue demy pied hors de la gueule, comme si Pantagruel leur eust tes gorges salées. Lors commença Panurge à parler, disant à
1 On voit , en effet , dans les dialogues de Math. Cordier {de comqyti sermonis Emendatione, Ludendi), que c'était la coutume des écoliers de jouer les aiguillettes dont ils attachaient leurs chausses.
« Ego amisi quatuor ligas. — In hoc lado quatuor ligas perdidi, etc. »
2 On dirait aujourd'hui : sera forcé de mettre de l'eau dans son
vin, c'est-à-dire qu'il a trouvé son maître.
3 La maison de Vauvert, hantée , disait-on , par les démons aurait donné le nom d'Enfer à la rue où elle était située.
* Grimaux, jeunes écoliers; artiens, élèves de la faculté des arts; intrans , députés , agents de l'Université concourant à la nomination du recteur. (Du Cange. )