‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 195 sur 401 · LIVRE lï, CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE lï, CHAPITRE XIX

Thaumaste, de grand ahan1, se leva; mais, en se levant, fit un gros pet de boulangier : car le bran 2 vint après, et pissa vinaigre bien fort, et puoit comme tous les diables . Les assistans commencèrent se estouper les nez, car il se conchioit d'angustie3; puis leva la main dextre, la clouant 4 en telle façon qu'il assembloit les boutz de tous les doigts ensemble, et la main gauche assit toute pleine sur la poictrine. A quoy Panurge tira sa longue braguette avec son floc, et l'extcndit d'une coubdée et demie, et la tenoit en l'air de la main gauche, et de la dextre prit sa pomme d'orange, et, la jettant en l'air par sept fois, à la huitiesme la cacha au poing de la dextre, la tenant en haut tout coy, puis commença secouer sa belle braguette, la monstrant à Thaumaste.

Apres cela, Thaumastc commença enfler les deux joues comme un cornemuseur, et souffler comme s'il enfloit une vessie de porc. A quoy Panurge mit un doigt de la gauche au trou du cul, et de la bouche tiroit l'air comme quand on mange des huytres en escalle, ou quand on hume sa soupe; ce fait, ouvre quelque peu la bouche, et avec le plat de la main dextre frappoit dessus, faisant en ce un grand son et profond, comme s'il venoit de la superficie du diaphragme par la trachée artère, et le fit par seize fois. Mais Thaumaste souffloit tousjours comme une oye. Adonc Panurge mit le doigt indice de la dextre dedans la bouche, le serrant bien fort avec les muscles de la bouche, puis le tiroit ; et, le tirant, faisoit un grand son, comme quand les petits garsons tirent d'un canon de sulz5 avec belles rabbes6 , et le fit par neuf fois.

1 Onomatopée pour exprimer la fatigue. On en avait fait le verbe ahanner.

2 Bran ou ùren signifiait à la fois son et excrément. Rabelais l'a employé en ces deux sens :

« Il faisoit de l'asne pour avoir n du bran. »

De là le proverbe :

« Pet de boulanger, le bran « vient après. »

du latin clau-

D'angoisse

Fermant ,

dert

Sureau.

Raves.

422 PANTAGRUEL

Alors Thaumaste s'escria : Ah, messieurs, le grand secret: il y amis la main jusquesau eoubde : puis tira un poignard qu'il avoit, le tenant par la pointe contre bas. A quoy Panurge prit sa longue braguette, et la secouoit tant qu'il pouvoit contre ses cuisses : puis mit ses deux mains liées en forme de peigne sur sa teste, tirant la langue tant qu'il pouvoit, et tournant les yeulx en la teste, comme une chievre qui se meurt. Ha, j'entends, dist Thaumaste, mais quoy? faisant tel signe qu'il mettoit le manche de son poignard contre la poictrine, et sur la pointe mettoit le plat de la main, en retournant quelque peu le bout des doigts. A quoy Panurge baissa sa teste du costé gauche, et mit le doigt milieu en l'oreille dextre, élevant le poulce contre mont. Puis croisa .es deux bras sur la poictrine, toussant par cinq fois, et, à ja cinquiesme, frappant du pied droit contre terre ; puis leva .e bras gauche, et, serrant tous les doigts au poing, tenoit le poulce contre le front, frappant de la main dextre par six fois contre la poictrine. Mais Thaumaste, comme non content de ce, mit le poulce de la gauche sur le bout du nez, fermant la reste1 de ladite main. Dont Panurge mit les deux maistres doigts à chascun costé de la bouche , la retirant tant qu'il pouvoit, et monstrant toutes ses dents : et des deux poulces rabaissoit les paulpieres des yeulx bien profondement, en faisant assez laide grimace , selon que sembloit es assistans.

1 Reste est tantôt masculin , tantôt féminin dans Rabelais.

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