‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 197 sur 401 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Gomment Panurge fut amoureux d'une haute dame de Paris, et du tour qu'il lui lit.

Panurge commença estre en réputation en la ville de Paris, par ceste disputation qu'il obtint contre l'Anglois, et faisoit des lors bien valoir sa braguette, et la fit au dessus esmoucheter de broderie à laromanicque. Et le monde le louoit publiquement, et en fut fait une chanson, dont les petits enfans alloient à la moustarde 1 ; et estoit bien venu en toutes compagnies de dames et damoiselles, en sorte qu'il devint glorieux, si bien qu'il entreprit de venir au dessus d'une des grandes dames de la ville.

De fait, laissant un tas de longs prologues et protestations que font ordinairement ces dolens contemplatifz amoureux de caresme, lesquelz point à la chair ne touchent, luy dist un jour : Madame, ce seroit bien fort utile à toute la republicque, délectable à vous, honneste à vostre lignée, et à moy nécessaire, que fussiez couverte de ma race ; et le croyez, car l'expérience vous le demonstrera. La dame , à ceste parole, le recula plus de cent lieues, disant : Meschant fol, vous appartient il de me tenir telz propos? A qui pensez vous parler? Allez; ne vous trouvez jamais devant moy ; car, si n'estoit pour un petit, je vous ferois couper bras et jambes.

1 Le vrai sens de ce proverbe nous paraît indiqué par le prédicateur Menot, lorsqu'il dit, en parlant de certains pécheurs : « Diffamati etiam m a parvulis clamantibus in sero si- « napium. »

Cependant on le trouve em-

ployé sous une forme différente.

« Tout le village en estoit imbu (de l'intrigue d'un curé) et l'on battoit la moutarde de cette inclination. » (Nouvea?ix Entretiens, par le marquis de Châtres. Lyon, 1709, in-12, p. 90.)

PANTAGRUEL

Or. dist il, ce me seroit bien tout un d'avoir bras et jambes coupés, en condition que nous fissions vous et moy un transon de chère lie1, jouans des manequins à basses marches2 : car (monstrant sa longue braguette) voicy maistre Jean Jeiiiiy, qui vous sonneroit une antiquaille3, dont vous sentiriez jusques à la moelle des os. Il est galland, et vous sçait tant bien trouver les alibitz forains4, et petits poulains grenés en la ratouere5, que après luy il n'y a que espousseter.

A quoy respondit la dame : Allez, meschant, allez, si vous m'en dictes encores un mot, je appelleray le monde, et vous feray icy assommer de coups. Ho, dist il, vous n'estes tant maie6 que vous dictes; non, ou je suis bien trompé à vostre physionomie : car plus tost la terre monteroit es cieulx, et

1 Les Cent Nouvelles parlent des deux amants qui faisaient » un « transon de bonne ouvrage » .

2 Le mot mannequin, que Cotgrave explique par rude instrument of mîisick , désignait ou des castagnettes ou une espèce d'épinette , et les basses marches correspondent aux pédales. C'est donc une idée obscène rendue par une image empruntée à la musique. Si l'on avait des doutes sur le sens figuré de la phrase, ce qui suit l'expliquerait suffisamment , quand même Oudin ne la traduirait pas en italien par far l'alto venereo , et Cotgrave par to leacher.

3 Air de branle dont il est déjà question au ch. 12.

* « Chercher des alibis forains , c'est interjeter plusieurs frivoles appellations, faire des incidents frustratoires. » [Biblioth. de droit de Bouchel.) L'auteur des Cent Nouvelles nouvelles et le poëte Régnier se sont aussi servis de cette expression au figuré.

6 La ratouere est un piège à rats , a Irap for rat . (Cotgrave .)

Que signifient poulains grenésl Des tumeurs vénériennes , suivant Le Duchat. Au chapitre XXXin du livre V, la même expression est évidemment prise dans cette acception. Mais admît-on l'authenticité du Ve livre, il faudrait peutêtre hésiter à prêter à ces mots le sens que Le Duchat leur donne.

Rabelais parle crûment , il est vrai , des choses d'amour ; pourtant , de cette licence à une sale injure il y a fort loin. La dame , aussi ignominieusement outragée , écouteraitelle une seule parole de Fanurge?

Poulain s'est dit dans le sens de poulie (V. Cotgrave). Grené signifie engrené. Nous avons vu d'anciens pièges à rats que ces deu\ mots, poulies engrenées , suffiraient à nous faire reconnaître.

Quant à Jean Jeudi), c'est un malin qui sait user de toutes les chicanes et éviter toutes les ruses, et après lui il ri y a qu'à épousseter, c'est-à-dire qu'il fait toute la besogne , qu'il n'en laisse pas pour les autres.

6 Méchante [mala), latin.

Page 1