LIVHE II, CHAPITRE XXI
les hauts cieulx descendroient en l'abysme, et tout ordre de nature seroit parverty, qu'en si grande beauté et élégance comme la vostre y cust une goutte de fiel , ny de malice. L'on dit bien qu'à grand peine
Vit on jamais femme belle Qui aussi ne fust rebelle.
Mais cela est dit de ces beautés vulgaires. La vostre est tant excellente, tant singulière, tant céleste, que je croy que nature l'a mise en vous comme en paragon \, pour nous donner à entendre combien elle peut faire quand elle veult employer toute sa puissance et tout son savoir. Ce n'est que miel, ce n'est que sucre, ce n'est que manne céleste de tout ce qu'est en vous. C'estoit à vous à qui Paris devoit adjuger la pomme d'or, non à Venus, non, ny à Juno, ny à Minerve : car onques n'y eut tant de magnificence en Juno. tant de prudence en Minerve, tant d'elegance en Venus, comme il y a en vous. 0 dieux et déesses célestes! que heureux sera celuy à qui ferez ceste grâce de vous accoler, de vous baiser et de frotter son lard avec vous. Par Dieu, ce sera moy, je le voy bien, car desja vous m'aimez tout à plein, je Le cognois et suis à ce prédestiné des phées. Donc, pour gaigner temps, boutte, pousse, enjambons.
Et la vouloit embrasser, mais elle fit semblant de se mettre à la fenestre pour appeller les voisins à la force. Adonc sortit Panurge bien tost, et luy dist en fuyant : Madame, attendez moy icy, je les vais quérir moy mesmes, n'en prenez la peine. Ainsi s'en alla, sans grandement se soucier du refus qu'il avoit eu, et n'en fit onques pire chère. Le lendemain, il se trouva à l'église à l'heure qu'elle alloit à la messe, et, à l'entrée, luy bailla de l'eau beniste, s'inclinant parfondement devant elle ; après se agenouilla auprès d'elle familièrement, et luy dist : Madame, sachez que je suis tant amoureux de vous que je n'en peux ny pisser, ny fianter ; je
1 Modèle.
PANTAGRUEL
ne sçay comment l'entendez. S' il m'en advenoit quelque mal , qu'en seroitil? Allez, allez (dist elle), allez, je ne m'en soucie : laissez moy icy prier Dieu. Mais (dist il) equivoquez sur
à Beau Mont le Vicomte, e ne sçaurois, dist elle.
C'est, dist il,
à Beau Con le Vit Monte
Et, sur cela, priez Dieu qu'il me doint ce que votre noble coeur désire, et me donnez ces patenostres par grâce. Tenez, dist elle, et ne me tabustez plus.
Ce dit, luy vouloit tirer ses patenostres, qui estoient de cestrin *, avec grosses marches d'or : mais Panurge promptement tira un de ses cousteaux, et les coupa très bien, et les emporta à la fripperie, luy disant : Voulez vous mon Cousteau? Non, non, dist elle. Mais, dist il, à propos, il est bien à vostre commandement, corps et biens, tripes et boyaulx. Ce pendant la dame n'estoit fort contente de ses patenostres ; car c'estoit une de ses contenances à l'église . Et pensoit : Ce bon bavard icy est quelque esventé , homme d'estrange pays 2 : je ne recouvreray jamais mes patenostres; que m'en dira mon mary ? Il s'en courroucera à moy : mais je luy diray qu'un larron me les a coupées dedans l'église ; ce qu'il croira facilement, voyant encores le bout du ruban à ma ceinture.
Apres disner, Panurge l'alla voir, portant en sa manche une grande bourse pleine d'escus du Palais 3 , et de gettons, et luy commença à dire :
Lequel des deux aime plus l'autre , ou vous moy, ou moy vous? A quoy elle respondit : Quant est de moy, je ne vous hais point : car, comme Dieu le commande, j'aime tout le
1 Pierre jaune dont on faisait des chapelets, suivant Cotgrave.
2 De pays étrangers.
3 Suivant Morellet , les escus du Palais étaient ainsi nommés parce qu'on les vendait et qu'on s'en servait au Palais. L'écu de France
y était marqué. Enfin on les appela geltouers, puis jetons, parce qu'on s'en servait pour compter, comme nous le faisons encore en divers jeux , et comme le fait Argan. V.
Molière ( le Malade imaginaire, lre scène).