CHAPITRE XXII
Comment Panurge Ut un tour a la dame parisienne, qui ne fut point a son avantage.
Or notez que le lendemain estoit la grande feste du corps Dieu l, à laquelle toutes les femmes se mettent en leur triomphe de habillemens; et, pour ce jour, ladite dame s'estoit vestue d'une très belle robe de satin eramoysi et d'une cotte de veloux blanc bien précieux. Le jour de la vigile, Panurge chercha tant d'un costé et d'autre, qu'il trouva une lycisque orgoose2 laquelle il lia avec sa ceinture, et la mena en sa chambre, et la nourrit très bien cedit jour et toute la nuyt : et au matin la tua, et en prit ce que savent les geomantiens gregeoys, et le mit en pièces le plus menu qu'il peut, et les emporta bien cachées, et alla à l'église où la dame devoit aller pour suivre la procession, comme est de coustume à ladite feste. Et, alors quelle entra, Panurge luy donna de l'eau beniste, bien courtoisement la saluant, et quelque peu de temps après qu'elle eut dit ses menus suffrages, il se va joindre à elle en son banc, et luy bailla un rondeau par escrit en la forme que s'ensuit :
RONDE \u.
Pour ceste fois, qu'à vous, dame très belle, Mon cas disois, par trop fustes rebelle De me chasser sans espoir de retour •.
1 La Fête-Dieu. Dans cert. édit.
feste du sacre (du saint Sacrement).
2 Lycisca est en latin un nom de chienne. et aussi de courtisane; le verbe ôpyâco, en grec , veut dire
ardeo , être en chaleur. — On lit positivement dans l'édit. de C Nourry, .même dans celle de Dolet.
dans celle de Fr. Juste, 1534.
chienne en chaleur.
PANTAGRUEL
Veu qu'à vous onq ne fis austère tour En dit, ny fait, en soubçon, py libelle. Si tant à vous desplaisoit ma querelle , Vous pouviez bien, par vous, sans maquerelle Me dire, amy, partez d'icy entour,
Pour ceste fois.
Tort ne vous fais, si mou cœur vous decelle, En remontrant comme Tard l l'estincelle De la beauté que couvre vostre atour : Car rien n'y quiers, sinon qu'en vostre tour Vous me faciez de hait 2 la combrecelle 3, Pour ceste fois.
Et, ainsi qu'elle ouvroit le papier pour voir que c'estoit. Panurge promptement sema la drogue qu'il avoit sur elle en divers lieux, et mesmement aux replis de ses manches et de sa robe : puis luy dist : Madame, les pauvres amans ne sont kmsjours à leur aise. Quant est de moy, j'espère que
Les maies nuytz , Les travaulx et ennuyz,
esquelz me tient l'amour de vous , me seront en déduction il'autant des peines de purgatoire. A tout le moins, priez Dieu qu'il me doint en mon mal patience.
Panurge n'eut achevé ce mot, que tous les chiens qui cstoient en l'église accoururent à ceste dame, par l'odeur des drogues qu'il avoit espandu * sur elle; petits et grands, gros et menus, tous y venoient tirant le membre, et la sentant, et pissant partout sur elle 5; c'estoit la plus grande villainie du monde.
Panurge les chassa quelque peu, puis d'elle prit congié, et se retira en quelque chapelle pour voir le déduit : car ces
1 Le brûle.
2 De bon cœur.
3 Pour comble selle , la monture.
* Dolet, oubliant sa règle , maintient espandu.
5 Dans les livres populaires su; la magie, entre mille autres recette-s, on en trouve précisément une « poiu « que tous les chiens viennent pis - « ser sur les jambes d'une perv sonne ».