CHAPITRE XXVI
Comment Pantagruel et ses compagnons estoient faschés de manger de la chair salée , et comment Garpalim alla chasser pour avoir de la venaison.
Ainsi comme ilz banquetaient *, Carpalim dist : Et ventre Saint Quenet, ne mangerons nous jamais de venaison ? Ceste chair salée m'altère tout. Je vous vais8 apporter icy une cuisse de ces chevaux que nous avons fait brusler : elle sera assez bien routie. Tout ainsi qu'il se levoit pour ce faire , apperceut à l'orée,3 du bois un beau grand chevreul qui estoit issu du fort*, voyant le feu de Panurge, à mon advis. Incontinent courut après, de lene roideur qu'il sembloit que fust un carreau 5 d'arbaleste, et l'attrapa en un moment6 : et, en courant, prit de ses mains en l'air quatre grandes otardes 7,
Sept bitars 8,
Vingt et six perdrix grises,
Trente et deux rouges,
1 Éd. de C. Nourry, de Marnef, de Dolet, de F. Juste, 1542. On lit dans d'autres caquet oient.
2 Je m'en voys (éd. C. Nourry).
Je m'en vais.
3 Au bord , sur la lisière.
* Le fort d'un bois est l'endroit le plus épais où se retirent les bêces fauves.
5 Trait. Nous suivons l'orthographe des édit. de C. Nourry et de Dolet. Dans d'autres , on lit garrot , quarreau.
6 En moins d'un rien (édit. de C. Nourry).
7 Outardes.
8 La bistarde ou bitarde est aussi une espèce d'outarde (Dict.
des se. nat.). Nous avons constaté que, dans certains cantons des Deux-Sèvres , on donnait encore à l'outarde, olis tarda, le nom de bitarde , tandis qu'on y appelle canne peliereVotis tetrax. En Poitou, l'outarde se nomme encore bitard . •
446 PANTAGRUEL
Seize faisans,
Neuf bécasses,
Dix et neuf hérons,
Trente et deux pigeons ramiers;
Et tua de ses pieds dix ou douze que levraulx, que lapins t qui ja estoient hors de page * ;
Dix et huit rasles parés2 ensemble. Plus :
Quinze sanglerons 3,
Deux blereaux,
Trois grands renards.
Frappant donc le chevreul de son malchus4 à travers la teste , le tua , et l'apportant recueillit les levraulx, rasles et sanglerons. Et, de tant loing que peult estre ouy, il s'escria, disant : Panurge, non amy : vinaigre, vinaigre 5. Dont pensoit le bon Pantagruel que le cœur luy fîst mal, et commanda qu'on luy apprestast du vinaigre. Mais Panurge entendit bien qu'il y avoit levrault au croc ; et de fait, le monstra au noble Pantagruel comment il portoit à son col un beau chevreul, et toute sa ceinture brodée de levraulx.
Soudain Epistemon fit. au nom des neuf Muses6, neuf belles broches de bois à l'anticque. Eusthenes aidoit àescorcher, et Panurge mit deux selles d'armes des chevaliers en tel ordre qu'elles servirent de landiers ; et firent leur routisseur de leur prisonnier 8, et au feu où brusloient les chevaliers , firent routir leur venaison. Et après, grand chère à force vinaigre; au diable l'un qui se faignoit9, c'estoit triomphe
1 Déjà forts ; locution empruntée aux mœurs de la chevalerie.
Amyot parle quelque part « d'Athéniens hors de page » . On lit dans Fr. Juste : hors de piège.
2 Accouplés.
3 Jeunes sangliers.
4 Épée.
5 Pour faire la sauce au lièvre.
C'était un cri encore usité parmi les chasseurs du Languedoc , du temps de Le Duchat, si on l'en croit.
6 C'est, dit Morellet, une profanation tiu nom des Muses bien pla-
cée dans la bouche d'un gourmand.
7 Chenets.
8 Comme on lit dans l'édition C. Nourry; alias, firent le roustisseur de leur prisonnier
9 Au diable celui qui s'épargnait , qui faisait le fainéant , le faignant, comme dit le peuple.
« En ouvrant à journées ils se faignent et se peignent. »
(Orrf.,l.VII,p. 27.)
« An grand saint Nan « Chanteray tans point mi faindre. »
(Yieux Noël Poitevin.,