CHAPITRE XXVIII
Gomment Pantagruel eat victoire bien estrangement des Dipsodes et des geans.
Après tous ces propos Pantagruel appella leur prisonnier et le renvoya, disant : Va t'en à ton roy en son camp, et luy dis nouvelles de ce que tu as veu, et qu'il se délibère de me festoyer demain sur le midy : car, incontinent que mes galleres seront venues, qui sera de matin au plus tard, je luy prouveray par dixhuit cens mille combattans et sept mille geans tous plus grands que tu ne me vois, qu'il a fait follement et contre raison d'assaillir ainsi mon pays. En quoy faignoit Pantagruel * avoir armée sur mer.
Mais le prisonnier respondit qu'il se rendoit son esclave, et qu'il estoit content de jamais ne retourner à ses gens, ains plustost combattre avec Pantagruel contre eux, et pour Dieu qu'ainsi le permist. A quoy Pantagruel ne voulut consentir ; ains luy commanda qu'il partist de là briefvement, et s'en allast ainsi qu'il avoit dit; et luy bailla une boite pleine de euphorbe et de grains de coccognide 2, confictz en eau ai dente 3, en forme de composte , luy commandant la porter à son roy, et luy dire que, s'il en pouvoit manger une once sans boire, qu'il pourroit à luy résister sans peur. Adonc le prisonnier le supplia à joinctes mains que, à l'heure de la bataille, il eust de luy pitié. Dont luy dist Pantagruel : Après
1 Édition de Juste, 1534. Dans celles de C. Nourry et de Marnef, on lit : faingnoit qu'il eust son armée.
3 Eau-de-vie. Aiguardent, en provençal et en catalan ; aguardiente , en espagnol. Les Bretons disent gwin ardant, vin ardent, et
2 The black caméléon thistle , certains sauvages se servent d'un sorte de chardon noir (Cotgrave). | terme équivalent à eau de feu.
436 PANTAGRUEL
que tu auras le tout annoncé à ton roy, je ne te dis comme les caphars, Aide toy, Dieu t'aidera; car c'est au rebours, aide toy, le diable te rompra le col : mais je te dis : Metz tout ton espoir en Dieu, et il ne te délaissera point. Car, de moy, encores que soye puissant, comme tu peux voir, et aye gens infinis en armes, toutesfois je n'espère en ma force, ny en mon industrie ; mais toute ma fiance * est en Dieu mon protecteur, lequel jamais ne délaisse ceux qui en luy ont mis leur espoir et pensée.
Ce fait, le prisonnier luy requist que, touchant sa rançon, il luy voulust faire party raisonnable. A quoy respondit Pantagruel, que sa fin n'estoit de piller ny arançonner les humains, mais de les enrichir et reformer en liberté totalle. Va t'en, dist il, en la paix du Dieu vivant, et ne suis jamais mauvaise compagnie, que malheur ne t' ad vienne. Le prisonnier party, Pantagruel dist à ses gens : Enfans, j'ay donné à entendre à ce prisonnier que nous avons armée sur mer, ensemble que nous ne leur donnerons l'assault que jusques à demain sus lemidy ; à celle fin que eux, doubtans2 la grande venue de gens, ceste nuyt se occupent à mettre en ordre, et soy remparer : mais ce pendant mon intention est que nous chargeons sur eux environ l'heure du premier somme.
Laissons icy Pantagruel avec ses apostoles3, et parlons du roy Anarche et de son armée.
Quand donc le prisonnier fut arrivé, il se transporta vers le roy, et luy conta comment estoit venu un grand géant, nommé Pantagruel, qui avoit desconfit et fait routir cruellement tous les six cens cinquante et neuf chevaliers, et luy seul estoit sauvé pour en porter les nouvelles. Davantage avoit charge dudit géant de luy dire qu'il luy apprestast au lendemain sur le midy à disner, car il se deliberoit 4 de l'envahir à ladite heure.
Puis luy bailla ceste boite où estoient les confitures. Mais,
1 Confiance. 3 Apôtres.
2 Redoulans. I 4 II se proposait.