LIVRE II, CHAPITRE XXV1I
cochon : mais il départit si roidement qu'un quarreau d'arbaîestc ne va plustost.
Quand il fut hors des tranchées, il s'escria si espouvantablement qu'il sembloit que tous les diables fussent deschainés. Auquel son s'esveillerent les ennemis : mais savez vous comment? Aussi estourdis que le premier son de matines, qu'on appelle en Lussonnois l Frotte couille.
Ce pendant Pantagruel commença à semer le sel qu'il avoit en sa barque, et, parce qu'ilz dormoient la gueule baye et ouverte, il leur en remplit tout le gousier, tant que ces pauvres haires toussissoient2 comme renards, crians : Ha Pantagruel, Pantagruel, tant tu nous chauffes le tison 3 ! Mais tout soudain prit envie à Pantagruel de pisser, à cause des drogues que luy avoit baillé Panurge, et pissa parmy leur camp, si bien et copieusement qu'il les noya tous; et y eut déluge particulier4 dix lieues à la ronde. Et dit l'histoire que, si la grand jument de son père y eust esté et pissé pareillement, qu'il y eust eu déluge plus énorme que celuy de Deucalion : car elle ne pissoit fois qu'elle ne fist une rivière plus grande que n'est le Rhosne et le Danoube5. Ce que voyans ceux qui estoient issus de la ville, disoient : Hz sont tous mors cruellement, voyez le sang courir. Mais ilz v estoient trompés, pensans, de l'urine de Pantagruel, que tust le sang des ennemis : car ilz ne le veoient sinon au lustre du feu des pavillons, et quelque peu de clarté de la lune 6.
Les ennemis, après soy estre reveillés, voyans d'un costé le feu en leur camp, et l'inondation et déluge urinai, ne savoient que dire ny que penser. Aucuns disoient que c'estoit la fin du monde et le jugement final, qui doibt estre con-
1 Dans le diocèse de Luçon
2 Toussaient.
8 Tant tu nous éenaaites.
4 Par opposition au déluge universel.
5 Dans l'édition de C. Nourry et de Juste , 1534. Alias Danonbïe.
6 C'est un souvenir de la Bible :
« Les Moabites s'élant levés dès le point du jour, dès que les rayons du soleil brillèrent sur les eaux, elles leur parurent rouges comme du sang. — Et ils s'entre-dirent :
C'est le sang du glaive ; les rois se sont battus l'un contre l'autre et se sont entretués. » Les Rois, lib. IV, c. m.
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sommé par feu : les autres , que les dieux marins Neptune, Proteus, Tritons et les autres les persécutaient, et que, de fait, c'estoit eau marine et salée.
0 qui pourra maintenant raconter comment se porta Pantagruel contre les trois cens geans? 0 ma muse ! ma Calliope, ma Thalie, inspire moy à ceste heure ! restaure moy mes esprits : car voicy le pont aux asnes de logicque, voicy le trebuchet, voicy la difficulté de pouvoir exprimer l'horrible bataille que fut faite. A la mienne volunté1 que j'eusse maintenant un boucal du meilleur vin que beurent onques ceux qui liront ceste histoire tant veridique !
* Plût à Dieu.