‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 218 sur 401 · LIVRE II, CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XXIX

bien bon coeur, faisant vœu tel comme s'ensuit : Seigneur Dieu, qui tousjours as esté mon protecteur et mon servateur, tu vois la destresse en laquelle je suis maintenant. Rien icy ne m'amène, sinon zèle naturel, ainsi comme tu as octroyé es humains de garder et défendre soy, leurs femmes, enfans, pays, et famille, en cas que ne seroit ton négoce 1 propre qui est la foy : car en tel affaire tu ne veulx nul coadjuteur, sinon de confession catholicque, et service de ta parole; et nous as défendu toutes armes et défenses ; car tu es le tout puissant, qui, en ton affaire propre, et où ta cause propre est tirée en action, te peux défendre trop plus qu'on ne sçauroit estimer : toy qui as mille milliers de centaines de millions de légions d'anges, desquelz le moindre peut occir tous les humains, et tourner le ciei et la terre à son plaisir, comme jadis bien apparut en l'armée de Sennacherib. Donc, s'il te plaist à ceste heure m'estre en aide, comme en toy seul est ma totalle confiance et espoir, jeté fais vœu que, par toutes contrées tant de ce pays de Utopie que d'ailleurs, où j'auray puissance et autorité, je feray prescher ton saint évangile purement, simplement, et entièrement; si que les abus d'un tas de papelars et faulx prophètes, qui ont par constitutions humaines et inventions dépravées envenimé tout le monde, seront d'entour moy exterminés.

Alors fut ouie une voix du ciel, disant : Hoc fac,et vinces-; c'est à dire, Fais ainsi, et tu auras victoire.

Puis, voyant Pantagruel que Loupgarou approchoit la gueule ouverte, vint contre luy hardiment, et s'escria tant qu'il peult : A mort, ribault, à mort ; pour luy faire peur, selon la discipline des Lacedemoniens, par son horrible cry. Puis luy jeta de sa barque, qu'il portoit à sa ceinture, plus de dii et huit cacqaes et un minot de sel, dont il luy emplit et gorge, et gouzier, et le nez, et les yeulx. De ce irrité, Loupgarou luy lança un coup de sa masse, luy voulant rompre

1 Affaire, du lat. negotium. I de parodie de la devise de Constan-

2 C'est là sans doute une espèce I tin : Hoc signe vinces.

PANTAGRUEL

la cervelle : maisPantagruelfutabillc1, et eut toujours bon pied et bon œil ; par ce démarcha du pied gauche un pas arrière : mais il ne sceut si bien faire que le coup ne tombasl sur la barque, laquelle rompit en quatre mille octante et six pièces, et versa la reste du sel en terre. Quoy voyant, Pantagruel galantement desploye ses bras, et, comme est Tari de la hasche, luy donna du gros bout de son mast, en estoc, au dessus de la mamelle, et, retirant le coup à gauche en taillade, luy frappa entre col et collet : puis, avançant le pied droit, luy donna sur les couillons un pic du haut boust de son mast ; à quoy rompit la hune, et versa trois ou quatre poinsons de vin qui estoient de reste. Dont Loupgarou pensa qu'il luy eust incisé la vessie, et du vin que ce fust son urine qui en sortist.

De ce non content, Pantagruel vouloit redoubler au coulouoir 2 ; mais, Loupgarou, haulsant sa masse, avança son pas sur luy, et de toute sa force la vouloit enfoncer sur Pantagruel : de fait, en donna si vertement que, si Dieu n'eut secouru le bon Pantagruel, il l'eust fendu depuis le sommet de la teste jusques au fond de la râtelle : mais le coup déclina à droit par la brusque hastivité de Pantagruel, et entra sa masse plus de soixante et treize pieds en terre, à travers un gros rochier, dont il fit sortir le feu plus gros que neuf mille six tonneaux.

Voyant Pantagruel qu'il s'amusoit à tirer sa dite masse, qui tcnoit en terre entre le roc, luy courut sus, et luy vouloit avaller 3 la teste tout net ; mais son mast, de maie fortune, toucha un peu au fust de la masse de Loupgarou, qui estoit pheée, comme avons dit devant . par ce moyen, son mast luy rompit à trois doigts de la poignée. Dont il fut plus estonné qu'un fondeur de cloches, et s'escria : Ha, Panurge, où es tu?

1 Leste. Abile a ce sens en plusieurs de nos patois. Dans quelques-uns, abile, abila se dit pour aller, allons. Il est curieux de savoir que abile, en basque, est une forme de la seconde personne de

l'impératif singulier du verbe ibillen, aller.

2 Ce mot nous paraît désigner la même partie sur laquelle le premier coup avait porté.

3 Abattre.

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