‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 219 sur 401 · LIVRE 11, CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

LIVRE 11, CHAPITRE XXIX

Ce que ouyant Panurge dist au roy et aux geans : Par Dieu ilz se feront mal, qui ne les despartira1 : mais les geans en estoient aises comme s'ilz fussent de nopces. Lors Carpalim se voulut lever de là pour secourir son maistre ; mais un géant luy dist : Par Goulfarin nepveu de Mahom, si tu bouges d'icy, je te mettray au fond de mes chausses, comme on fait d'un suppositoire; aussi bien suis je constipé du ventre, et ne peux gueres bien cagar, sinon à force de grincer des dents.

Puis Pantagruel, ainsi destitué de baston, reprit le bout de son mast, en frappant torche lorgne 2 dessus le géant ; mais il ne luy faisoit mal en plus que feriez baillant une chinquenauldc sus un enclume3 de forgeron. Ce pendant Loupgarou tiroit de terre sa masse, et l'avoit ja tirée, et la paroit 4 pour en ferir Pantagruel ; mais Pantagruel, qui estoit soudain au remuement, declinoit tous ses coups, jusques à ce que une fois, voyant que Loupgarou le menassoit, disant : Meschant, à ceste heure te hacheray je comme chair à pastcs, jamais tu ne altéreras les pauvres gens, luy frappa Pantagruel du pied un si grand coup contre le ventre, qu'il le jetta en arrière à jambes rebindaines 5, et vous le trainoit ainsi à l'escorche cul plus d'un traict d'arc. Et Loupgarou s'escrioit, rendant le sang par la gorge, Mahom, Mahom, Mahom ! À laquelle voix se levèrent tous les geans pour le secourir. Mais Panurge leur dist : Messieurs, n'y allez pas, si m'en croyez : car nostre maistre est fol, et frappe à tors et à travers, et ne regarde point où : il vous donnera malencontre. Mais les geans n'en tindrent compte, voyant que Pantagruel estoit sans baston 6.

Lorsque approcher les vit, Pantagruel prit Lougarou par les deux pieds, et son corps leva comme une picque en l'air, et, d'iceluy armé d'enclumes, frappoit parmy ces geans armés de pierres de taille, et les abatoit comme un maçon fait

1 Si on ne les sépare.

2 A tort et à travers ; nous avons déjà vu cette expression.

3 Un mail (éd. de Cl. Nourry).

4 Et la disposait.

5 Jambe ribondaiue , dans la Génie Poetevitierie. C'est-à-dire les jambes rebondissantes, les jambes en l'air.

6 Sans armes.

PANTAGRUEL

de couypeaux, que nul n'arrestoit devant luy qu'il ne ruast par terre. Dont, à la rupture de ces harnois pierreux., fut fait un si horrible tumulte qu'il me souvint quand la grosse tour de beurre1, qui estoit à Saint Estienne de Bourges, fondit au soleil. Panurge, ensemble Carpalim et Eusthenes, ce pendant, esgorgetoient ceux qui estoient portés par terre. Faites vostre compte qu'il n'en eschappa un seul. Et, à voir Pantagruel, sembioit un fauscheur qui, de sa faulx (c'estoit Loupgarou), abatoit l'herbe d'un pré (c'estoient les geansj.Mais à ceste escrime, Loupgarou perdit la teste ; ce fut quand Pantagruel en abatit un qui avoit nom Riflandouille, qui estoit armé à haut appareil, c'estoit de pierres de gryson 2, dont un esclat couppa la gorge tout oultre à Epistemon : car autrement la pluspart d'entre eux estoient armés à la legiere, c'estoit de pierres de tuffe, et les autres de pierre ardoizine. Finalement, voyant que tous estoient mors, jetta le corps de Loupgarou tant qu'il peult contre la ville, et tomba comme une grenouille sus le ventre en la place mage3 de ladite ville; et en tombant du coup tua un chat bruslé, une chatte mouillée, une canne petiere, et un oison bridé.

1 Ce nom avait été donné aux tours de plusieurs églises , entre autres à l'une des tours de la cathédrale de Kouen, parce qu'elles avaient été construites avec l'argent provenant des permissions de manger du beurre en temps de ca-

rême. Il y a aussi en Bretagne des clochers et chapelles dits des œufs par la même raison.

2 De Tuffe (éd. de C. Nourry).

'à Grande place, de major, comme Campo-Major en Espagne , Juge- Mage en Suisse.

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