‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 220 sur 401 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Comment Epistenion, qui avoit lu couppe testée ', fut guery habilement par Panurge. Et des nouvelles des diables et des damnés.

Ceste desconfite gigantale 2 parachevée , Pantagruel se retira au lieu des flaccons, et appella Panurge et les autres, lcsquelz se rendirent à luy sains et saulves, excepté Eusthenes, lequel un des geans avoit egraphigné 3 quelque peu au visage, ainsi qu'il l'esgorgetoit, et Epistemon, qui ne comparoit point ^. Dont Pantagruel fut si dolent qu'il se voulut tuer soy mesmes, mais Panurge luy dist : Dea, seigneur, attendez un peu, et nous le chercherons entre les mors, et verrons la vérité du tout.

Ainsi donc comme ilz cherchoient, ilz le trouvèrent tout roide mort, et sa teste entre ses bras toute sanglante. Lors Eusthenes s'escria : Ha maie mort, nous as tu tollu 5 le plus parfaict des hommes ! A laquelle voix se leva Pantagruel, au plus grand dueil qu'on vit jamais au monde. Et dist à Panurge : Ha mon amy, l'auspice de vos deux verres, et du fust de javeline estoit bien par trop fallace6 ! Mais Panurge dist : Enfans, ne pleurez goutte, il est encores tout chault, je vous le gueriray aussi sain qu'il fut jamais.

Ce disant prit la teste, et la tint sus sa braguette chauldement, afin qu'elle ne prit vent. Eusthenes et Carpalim portèrent le corps au lieu où ilz avoient banqueté , non par es-

1 La tête coupée. Cette burles- j 2 Déroute de géants,

que transposition de lettres qu'af- 3 Egratigné (en poitevin),

fectionne Eabelais ne se rencontre 4 Ne comparaissait point,

pas dans l'éd. de C. N. On y lit ' 5 Enlevé.

« la teste tranchée. » 1 6 Trompeuse, du latin fallax.

PANTAGRUEL

poir que jamais guerist, mais afin que Pantagruel le vist. Tou-. tesfois, Panurge les réconfortait, disant : Si je ne le guéris, je veux perdre la teste (qui est le gaigc d'un fol); laissez ces pleurs et m'aidez. Adonc, nettoya très bien de beau vin blanc le col, et puis la teste, et y synapisade pouldre dediamerdis1, qu'il portoittousjours en une de ses fasques2 ; après les oignit de je ne sçay quel oignement : et les afusta3 justement vene contre vene, nerf contre nerf, spondyle contre spondyle4, aûn qu'il ne fust torty colly 5 (car telles gens il haissoit de mort) ce fait, luy fit à l'entour quinze ou seize points6 d'agueille, afin qu'elle ne iombast de rechief : puis mit à l'entour un peu d'un unguent qu'il appelloit resuscitatif.

Soudain Epistemon commença à respirer, puis à ouvrir les yeulx, puis à bailler7, puis à esternuer, puis fit un gros pet de mesnage. Dont dist Panurge : A ceste heure est il guery absolument, et luy bailla à boire un verre d'un grand villain vin blanc, avec une routie sucrée. En ceste façon fut Epistemon guery habilement, excepté qu'il fut enroué plus do trois sepmaines, et eut une toux seiche, dont il ne peult onques guérir, sinon à force de boire. Et là commença à parler, disant : Qu'il avoit veu les diables, avoit parlé à Lucifer familièrement, et fait grand chère en enfer, et par les champs Elysées. Et asseuroit devant tous que les diables estoient bons compagnons. Au regard des damnés, il dist qu'il estoit bien marry de ce que Panurge l'avoit si tostrevocqué en vie. Car je prenois, dist il, un singulier passetemps à les voir. Comment? dist Pantagruel. L'on ne les traicte, dist Epistemon, si mal que vous penseriez : mais leur estât est changé en estrange façon. Car je vis Alexandre le grand qui repetassoit de vieilles chausses8, et ainsi gaignoit sa pauvre vie.

1 D'excrément. Ce remède a été sérieusement employé.

2 Poches.

3 Ajusta.

4 C'est-à-dire vertèbres contre vertèbres.

5 Qu'il n'eût le cou de travers.

6 Deux ou trois points (éd. de C. Nourry).

7 Bâiller.

8 Le détail qui suit présente avec le texte de C. Nonrrv uue

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