LIVRE 11, ChAPITRE XXX. 47 J
Hortensia, filftîïdiere.
Livie, racleresse de verdet1.
En ceste façon, ceux qui avoient esté gros seigneurs en ce monde icy, gaignoientleur pauvre meschante et paillarde vie là bas. Au contraire, les philosophes, et ceux qui avoient esté indigens en ce monde, de par de là estoient gros seigneurs en leur tour. Je vis Diogenes qui se prelassoit en magnificence, avec une grande robe de pourpre, et un sceptre en sa dextre; et faisoit enrager Alexandre le grand, quand il n'avoit bien répétasse * ses chausses, et le payoit en grands coups de baston. Je vis Epictete vestu galantement à la françoise, sous une belle ramée, avec force damoiselles, se rigollant, beuvant, dansant, faisant en tous cas grand chère, et auprès de luy force escus au soleil. Au dessus de la treille estoient pour sa devise ces vers escrits :
Sauller, danser, l'aire les tours, Et boire vin blanc et vermeil :
Et ne faire rien tous les jours Que compter escus au soleil.
Lors quand me vit, il me invita à boire avec luy courtoisement, ce que je fis voluntiers, et choppinasmes theologalement. Ce pendant vint Cyre3 luy demander un denier en l'honneur de Mercure, pour acheter un peu d'oignons pour son souper. Rien, rien, dist Epictete, je ne donne point de deniers. Tiens, marault, voy la un escu,' sois homme de bien. Cyre fut bien aise d'avoir rencontré tel butin. Mais les autres coquins de rois qui sont là bas, comme Alexandre, Daire 4, et autres, le desroberent la nuyt. Je vis Pathelin, thesorier de Rhadamanthe, qui marchandoit des petits pastés que crioit le pape Jules, et luy demanda combien la douzaine. Trois blancs, dist le pape. Mais, dist Pathelin, trois coups de barre; baille icy, villain, baille, et en va quérir d'autres.
1 Éplucheuse de légumes. 3 Oyrus.
8 Rapetassé. 4 Darius.
PANTAGRUEL
Et le pauvre pape s'en alloit pleurant : quand il fut devant son maistre pâtissier, iuy dist qu'on luy avoit osté ses pastés. Adonc le pâtissier luy bailla l'anguillade !, si bien que sa peau n'eust rien vaflu à faire cornemuses.
Je vis maistre Jean le Maire % qui contrefaisoit du pape, et à tous ces pauvres rois et papes de ce monde faisoit baiser ses pieds ; et, en faisant du grobis 3, leur donnoit sa bénédiction, disant : Gaignez les pardons, coquins, gaignez, ilz sont à bon marché. Je vous absouls de pain et de soupe *, et vous dispense de ne valoir jamais rien ; et appella Caillette et Triboulet 5, disant : Messieurs les cardinaux, depeschez leurs bulles, à chascun un coup de pau6 sus les reins. Ce que fut fait incontinent.
Je vis maistre Françoys Villon, qui demanda à Xerces, combien la denrée de moustarde?Un denier, dist Xerces. À quoy dist ledit Villon : Tes fièvres quartaines, villain ! la blanchée 1 n'en vault qu'un pinart, et tu nous surfais icy les vivres. Adonc pissa dedans son bacquet, comme font les moustaraiers à Paris. Je vis le franc archier de Baignolet 8, qui estoit inquisiteur des hérétiques. Il rencontra Perceforest 9 pissant
1 Le fouetta avec des lanières faites de peau d'anguille.
2 Poëte et historien, de Belges en Hainaut , 1473-1547; écrivit contre les papes et notamment contre Jules II.
3 Toujours avoir bonne pitance Et contrefaire du gros bis.
(Ancien théâtre français, II, 276.)
Cette expression, qu'on trouve souvent dans les auteurs du xve siècle , écrite en un seul mot ou en deux, pourrait bien venir de gros vis, gros visage, et, par suite, gros personnage. — Coquillart, t. II, p. 292, parle de prodigues réduits a manger « du pain de gros bis » .
Nous ne voyons pas trop comment ces mots destinés à exprimer une nourriture grossière auraient fourni « une métaphore pour désigner un
important » , ainsi que le veut M. Littré.
* Travestissement de la formule ordinaire de l'absolution : Je vous absous de peine et de coulpe.
3 Deux fous de cour.
6 Pieu.
7 Le blanc valait cinq deniers , et la blanchée, c'était ce qu'on donnait ordinairement pour ce prix.
Un pinart , quelle que soit l'étymologie de ce mot (peut-être ia même que l'allemand pfenning , et l'anglais penny), était une trèspetite monnaie. Anexceeding small pièce ofmoney (Cotgrave).
8 On sait que c'est une espèce de milicien poltron et fanfaron, mis en scène par Villon
9 Géant converti par Roland, qui lui sert de second et d'écuyer dans