CHAPITRE XXX
Comment Pantagruel de sa langue couvrit toute une armée , et de ce que l'auteur vit dedans sa bouclie.
Ainsi que Pantagruel , avec toute sa bande, entrèrent es terres des Dipsodes, tout le monde en estoit joyeux, et incontinent se rendirent à luy, et, de leur franc vouloir, luy apportèrent les clefz de toutes les villes où il alloit : excepté les Almyrodes, qui voulurent tenir contre luy, et firent response à ses heraulx qu'ilz ne se rendroient, sinon à bonnes enseignes.
Et quoy, dist Pantagruel, en demandent ilz de meilleures que la main au pot, et le verre au poing? Allons, et qu'on me les mette à sac. Adonc tous se mirent en ordre, comme délibérés de donner l'assault. Mais, au chemin, passans une grande campaigne, furent saisis d'une grosse houzée 1 de pluye. A quoy commencèrent à se trémousser, et se serrer l'un l'autre. Ce que voyant Pantagruel, leur fit dire par les capitaines que ce n'estoit rien, et qu'il voyoit bien au dessus des nues que ce ne seroit qu'une petite rousée ; mais, à toutes fins, qu'ilz se missent en ordre, et qu'il les vouloit couvrir. Lors se mirent en bon ordre et bien serrés. Et Pantagruel tira sa langue seulement à demy, et les en couvrit comme une geline 2 fait ses poulletz.
Ce pendant, je, qui vous fais ces tant véritables contes, m'estois caché dessous une iueille de bardane, qui n'estoit
1 Hausser voulait dire battre. ! zée est donc une pluie qui fouettf. Une houssée de pluie on une hou- \ 2 Poule
m PANTAGRUEL.
moins large que l'arche du pont de Monstrible * : mais quand je les vis ainsi bien couvers, je m'en allay à eux rendre à î'abrit ; ce que je ne peuz, tant ilz estaient, comme l'on dit, au bout de l'aulne fault le drap. Donc, le mieulx que je peuz, je montay par dessus, et cheminay bien deux lieues sus sa langue, tant que je entray dedans sa bouche. Mais, ô dieux et déesses, que vis je là? Jupiter me confonde de sa fouldre trisulque2 si j'en mens. Je y cheminois comme l'on fait en Sophie 3 à Constantinople, et y vis de grands rochiers, comme les monts des Dannois, je croy que c'estoient ses dents, et de grands prés, de grandes forestz, de fortes et grosses villes, non moins grandes que Lyon ou Poictiers.
Le premier que y trouvay, ce fut un bon homme qui plantoit des choux. Dont, tout esbahy, luy demanday : Mon amy, que fais tu icy? Je plante, dist il, des choux. Et à quoy ny comment? dis je. Ha, monsieur, dist il, chascun ne peut avoir les couillons aussi pesans qu'un mortier, et ne pouvons estre tous riches. Je gaigne ainsi ma vie, et les porte vendre au marché, en la cité qui est icy derrière. Jésus, dis je, il y a icy un nouveau monde. Certes, dist il, il n'est mie nouveau : mais l'on dit bien que, hors d'icy, il y a une terre neufve où ilz ont et soleil et lune ; et tout plein de belles besoignes, mais cestuy cy est plus ancien. Voire mais, dis je, mon amy, comment a nom ceste ville où tu portes vendre tes choux? Elle a, dist il, nom Aspharage * et sont christians, gens de bien, et vous feront grand chère. Brief, je deliberay d'y aller.
I Le Duchat, de l'Aulnaye , Johanneau placent le pont de Monstrible sur la Charente entre Saintes et Saint-Jean-d'Angély , comme si la Charente passait à Saint-Jeand'Angély.
II est évident qu'il s'agit du pont fantastique de Manlrible (comme l'écrit Marnef ) , ou de Mantible , Mantribii , Montrihle , Monstrible [Mons terribilis). C'est le pont, si renommé au moyen âge, sur lequel Ferragus soutient son fameux
combat dans le roman de Fierabras. Les romanciers le représentent comme reposant sur 20 arches de marbre blanc. Calderon , Lope de Vega, Cervantes en ont parlé.
2 Qui trace trois sillons.
3 La mosquée de Sainte-Sophie.
Il veut dire probablement qu'il cheminait avec précaution ou les pieds nus.
* Zçâpayo; désigne en grec le bruit du gosier, et par suite le gosier lui-même.