‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 228 sur 401 · LIVRE II, CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XXXII

Or, en mon chemin, je trouvay un compagnon qui tendoit aux pigeons. Auquel je demanday : Mon amy, dond vous viennent ces pigeons icy? Sire, dist il, ilz viennent de l'autre monde. Lors je pensay que, quand Pantagruel bailoit1, les pigeons à pleines volées entroient dedans sa gorge, pensans que fust un colombier. Puis entray en la ville, laquelle je trouvay belle, bien forte, et en bel air; mais, à l'entrée, les portiers me demandèrent mon bulletin2; de quoyje fus fort esbahy, et leur demanday : Messieurs, y a il icy dangier de peste? 0 seigneur, dirent ilz, l'on se meurt icy auprès tant que le chariot court par les rues. Vray Dieu, dis je, et où? A quoy me dirent que c'estoit en Laringues et Pharingues3, qui sont deux grosses villes telles comme Rouen et Nantes, riches et bien marchandes. Et la cause de la peste a esté pour une puante et infecte exhalation qui est sortie des abysmes depuis nagueres ; dont ilz sont mors plus de vingt et deux cens soixante mille et seize personnes, depuis huit jours. Lors je pense et calcule, et trouve que c'estoit une puante haleine qui estoit venue de l'estomac de Pantagruel alors qu'il mangea tant d'aillade, comme nous avons dit dessus.

De là partant, passay entre les rochiers qui estoient ses dents, et fis tant que je montay sus une, et là trouvay les plus beaux lieux du monde, beaux grands jeux de paulme, belles galleries, belles prayries, force vignes, et une infinité de cassines à la mode italicque, par les champs pleins de delices, et là demouray bien quatre mois, et ne fis onques telle chère que pour lors. Puis descendis par les dents du derrière pour venir aux baulievres* : mais,en passant,je fus destroussé des brigans par une grande forest qui est vers la partie des oreilles : puis trouvay une petite bourgade à la devallée, j'ay' oublié son nom, où je fis encores meilleure chère que jamais, et gaignay quelque peu d'argent pour vivre. Et savez vous

1 Baillait.

2 Certificat de santé.

3 Tout le monde reconnaîtra dans ces villes imaginaires les parties

du gosier nommées larynx et pharynx.

* Tour de la bouche. Voy. Banleuca, Du Cange.

482 PANTAGRUEL

comment? A dormir : car l'on loue là les gens à journée pour dormir, etgaignent cinq et six solz par jour : mais ceux qui ronflent bien fort gaignent bien sept solz et demy. Et contois aux sénateurs comment on m'avoit destroussé par la vallée; lesquelz me dirent que, pour tout vray, les gens de delà les dents estoient mal vivans, et brigans de nature. A quoy je cogneu que, ainsi comme nous avons les contrées de deçà et delà les monts, aussi ont ilz deçà et delà les dents. Mais il fait beaucoup meilleur deçà, et y a meilleur air.

Et là commencay à penser qu'il est bien vray ce que l'on dit; que la moitié du monde ne sçait comment l'autre vit. Yeu que nul n'avoit encores escrit de ce pays là, où il y a plus de vingt et cinq royaumes habités, sans les desers, et un gros bras de mer : mais j'en ay composé un grand livre, intitulé L'histoire des Gorgias : car ainsi les ay je nommés, parce qu'ilz demourent en la gorge de mon maistre Pantagruel. Finablement voulus retourner, et, passant par sa barbe, me jettay sus ses espaules, et de là me devalle en terre, et tombe devant luy. Quand il me apperceut, il me demanda, dond viens tu, Alcofribas? Je luy responds, de vostre gorge, monsieur. Et depuis quand y es tu? dist il. Depuis, dis je, que vous alliez contre les Almirodes. Il y a, dist il, plus de six mois. Et de quoy vivois tu? que mangeois tu? que beuvois tu? Je responds: Seigneur, de mesmes vous, et, des plus frians morceaux qui passoient par vostre gorge, j'en prenois le barrage1. Voire mais, dist il, où chioistu? En vostre gorge, monsieur, dis je. Ha, ha, tu es gentil compagnon, dist il. Nous avons avec l'aide de Dieu, conquesté tout le pays des Dipsodes; je te donne la chastellenie de Salmigondin. Grand 'mercy, dis je, monsieur, vous me faites du bien plus que n'ay deservy2 envers vous.

1 Droit payé aux barrières. | 2 Mérité. En anglais deserve.

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