‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 257 sur 401 · LIVRE III, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE II

mulotz, le deschet des greniers, et la mangeaille des charantons1 et mourrins2.

De bled en herbe vous faites belle saulce verde, de legiere concoction, de facile digestion. Laquelle vous esbanoist le cerveau, esbaudit 3 les esprits animaulx, res-jouit la veue, ouvre l'appétit, délecte le goust, assere* le cœur, chatouille la langue, fait le tainct clair, fortifie les muscles, tempère le sang, alliege le diaphragme, refraichit le foye, desoppile la râtelle, soulaige les roignons, assouplit les reins, desgourdit les spondiles5, vuide les uretères, dilate les vases spermatiques , abbrevie les cremasteres 6, expurge la vessie, enfle les genitoires, corrige le prépuce, incruste le baîane7, rectifie le membre; vous fait bon ventre, bien rotter, vessir, peder, fianter, uriner, esternuer, sangloutir8, toussir, cracher, vomiter 9, baisler, moucher, haleiner, inspirer, respirer, ronfler, suer, dresser le virolet, et mille autres rares advantages.

J'entends bien, dist Pantagruel ; vous inferez que gens de peu d'esprit ne sçauroient beaucoup en brief temps despendre. Vous n'estes le premier qui ait conceu ceste hérésie. Néron le maintenoit et. sus tous humains, admiroit C. Caligula son oncle, lequel, en peu de jours avoit,par invention mirificque, despendu tout10 l'avoir et patrimoine que Tiberius luy avoit laissé.

1 Charançons.

2 Suivant Cotgrave , c'est une sorte de vermine qui ronge le blé.

Joli anneau fait venir ce mot de mus, mûris, rat ou souris. Mais, Rabelais citant à la ligne précédente les mulotz, il est probable que Johanneau se trompe. En patois lorrain, murégne signifie taupinière; dans l'arrondissement de Bayeux (départ, du Calvados) on donne le nom de mouron à une espèce de salamandre noire et jaune.

3 Egaie, réveille

* Ed. de 15'ib' et 1552, ai-

guise ; c'est notre mot acérer d'aujourd'hui. Ici, comme dans d'autres passages, il a été, à tort, croyonsnous, confondu avec assurer, qui, dans les éditions contemporaines de notre auteur, est constamment écrit asceurer ou asseurer.

s Vertèbres.

6 Fait retirer , raccourcit les muscles des testicules (du grec xpe-

U.affTY)p.

7 Le gland (du grec (SaXavôç).

8 Hoqueter (to yek, Cotgrave).

9 Tousser, cracher, vomir.

10 Telle est la leçon de l'édition originale. Au lieu de tout , on lit

PANTAGRUEL

Mais, en lieu de garder et observer les loix cœn aires et sumptuaires * des Romains , la Orchie , la Fannie , la Didie , laLicinie, la Cornelie, laLepidiane, la Antic, et des Corinthiens 2, par lesquelles estoit rigoreusement à un chascun défendu plus par an despendre que portoit son annuel revenu, vous avez fait Protervie 3; qui estoit, entre les Romains, sacrifice tel, que de l'aigneau pascal entre les Juifz. Il y convenoit tout mangeable manger, le reste jetter on feu, rien ne reserver au lendemain. Je le peux de vous justement dire, comme le dit Gaton de Albidius, lequel, a\oir en excessive despense mangé tout ce qu'il possedoit, restant seulement une maison, y mit le feu dedans , pour dire : Consummatum estu, ainsi que depuis dist saint Thomas d'Acquin, quand il eut la lamproye toute mangée. Cela non force 5.

dans d'autres éd. du tout, qui se traduirait par : complètement.

1 Lois limitant le luxe de la table et de divers autres objets.

2 Loi qui obligeait chaque citoyen à déclarer tous les ans ses moyens d'existence. Toute cette énumération est tirée de Macrobe, Saturnales, ch. 17.

8 C'était un sacrifice à l'effet d'obtenir un heureux voyage, profiter viam.

4 Tout le monde connaît le conte fait sur saint Thomas d'Aquin, qui,

admis à la table de saint Louis .

mangea seul une lamproie destinée au monarque , tout en composant son hymme sur le saint sacrement ; puis , la lamproie entièrement avalée , s'écria : Consummatum est.

5 C'est-à-dire (suivant nous), ou n'est pas forcé d'y croire. Cette locution se trouve dans plusieurs auteurs, notamment dans Montaigne :

« Laissez luy allonger une courte syllabe , s'il veult , pour cela non force. »>

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