‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 258 sur 401 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Comment Panurge loue les debtenrs et emprunteurs.

Mais, demanda Pantagruel, quand serez vous hors de debtes? Es calendes grecques, respondit Panurge ; lors que tout ie monde sera content, et que serez héritier de vous mesures. Dieu me garde d'en estre hors. Plus lors ne trouverois qui un denier me prestast. Qui au soir ne laisse levain, ja ne fera au matin lever paste. Devez vous tousjours à quelqu'un ? Par iceluy sera continuellement Dieu prié vous donner bonne, longue, et heureuse vie : craignant sa debte perdre, tousjours bien de vous dira en toutes compagnies, tousjours nouveaulx créditeurs vous acquestera : afin que par eux vous faciez versure 2, et déterre d'autruy remplissez son fossé. Quand jadis en Gaule, par l'institution des druides, les serfz, varletz et appariteurs estoient tous vifz bruslés aux funérailles et exeques3 de leurs maistres et seigneurs, n'avoient ilz belle peur que leurs maistres et seigneurs mourussent?

1 La Fontaine s'est servi de ce mot , bien que Vaugelas l'eût déclaré hors d'usage.

Je connois maint detteur qui n'e»t ni souris-

[chaave Ni buisson.

1m Chauve-Souris, le Buisson et le Renard.

2 Faire versure , c'est, comme on dit vulgairement, découvrir saint Pierre pour couvrir saint Paul ; payer un créancier en s'en créant ua nouveau.

C'est une figure empruntée au Inbourage : quand la charrue soulève

la terre d'un côté, elle la rejette de l'autre.

Cette expression est toute latine.

Cicéron a dit, dans ce sens : Ver • sura facta solvere (Ad Atticum , V, I) ; ver sur a dissolvere (Tusc, I, 42). Et dans Térence on lit : Versura solvis (Geta).

3 Obsèques (exsequice; en latin).

César, en parlant, des funérailles des Gaulois , dit : « Servi et clien- « tes, quos ab iis dilectos esse « constabat, justis funeribus con- « fectis, una eremabantur. » ( D~ Bell. GalL, VI, 19.)

524 PANTAGRUEL

Car ensemble force leur estoit mourir. Ne prioient ilz continuellement leur grand dieu Mercure, avec Dis i, le père aux escus, longuement en santé les conserver? N'estoient ilz soigneux de bien les traicter et servir? Car ensemble pouvoient ilz vivre, au moins jusques à la mort. Croyez qu'en plus fervente dévotion vos créditeurs priront Dieu que vivez, craindront que mourez, d'autant que plus aiment la manche8 que le bras, et la denare5 que la vie. Tesmoings les usuriers de Landerousse \ qui nagueres se pendirent, voyans les bleds et vins ravaller 5 en pris, et bon temps retourner.

Pantagruel rien ne respondant, continua Panurge : Vray bot6, quand bien je y pense, vous me remettez à point en ronfle veue7, me reprochant mes debtes et créditeurs. Dea, en ceste seule qualité je me reputois auguste, révérend, et redoubtable , que, sus l'opinion 8 de tous philosophes ( qui disent rien de rien n'estre fait), rien ne tenant, ne matière première, estois facteur et créateur.

Avois créé. Quoy ? Tant de beaux et bons créditeurs. Créditeurs sont (je le maintiens jusques au feu exclusivement) créatures belles et bonnes. Qui rien ne preste est créature laide et mauvaise, créature du grand villain diantre d'enfer.

1 Deum maxime Mercurium colwit, lisons-nous dans César. Le même historien dit aussi que les Gaulois prétendaient descendre du dieu Dis ou Pluton. Rabelais appelle Dis le père aux écus, parce que Pluton présidait à des trésors souterrains.

2 II y a là un jeu de mots sur le sens de manda ou buona mancia, qui, en italien, signifie unpourboire.

3 L'argent.

4 Nous ne savons pas ce que Rabelais a voulu désigner par ce nom de Landerousse; peut-être même l'a-t-il inventé pour ne désigner personne. Ce qui est constant , c'est qu'une affreuse famine pesa sur la France vers 1531 , et fut suivie , quelques années après.

d'une baisse sur le prix des grains.

5 Baisser.

6 Bot , en patois poitevin , signifie : sabot. Ce mot désignait aussi (voy. Du Cange) une image de cire votive. L'un ou l'autre de ces sens peut avoir donné lieu au juron dont il s'agit.

7 Cette locution est empruntée à un ancien jeu de cartes dans lequel le point s'appelait ronfle.

Quant au sens, il ne paraît pas douteux, surtout en présence de l'interprétation donnée par Cotgrave : Vous heurtez toutes mes idées, vous me forcez à raisonner sur de nouveaux frais. You put me shrewdly to my plunge , you hâve me al a bay.

8 Contrairement à l'opinion.

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