‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 27 sur 401 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Comment Grandgousier cognent l'esprit merveilleux de Gargantua à l'invention d'un torchecul » .

Sur la fin de la quinte année, Grandgousier, retournant de la defaicte des Canarriens, visita son fdz Gargantua. Là fut resjouy, comme un tel père pouvoit estre, voyant un sien ici enfant. Et, le baisant et accollant, l'interrogeoit de petits propos puériles en diverses sortes. Et beut d'autant avec luy et ses gouvernantes : esquelles par grand soing demandoit, entre autres cas, si elles2 l'avoient tenu blanc et net? A ce Gargantua fit response qu'il y avoit donné tel ordre qu'en tout le pays n'estoit garson plus net que luy.

Comment cela? dist Grandgousier. J'ay, respondit Gargantua, par longue et curieuse expérience, inventé un moyen de me torcher le cul, le plus royal 3, le plus seigneurial, le plus excellent, le plus expédient que jamais fut veu. Quel? dist Grandgousier. Comme vous le raconteray, dist Gargantua, présentement.

Je me torchay une fois d'un cachelet4 de velours de vos

1 Ce chapitre , qui n'est plus dans nos mœurs , a fait rire autrefois plus d'un grand personnage .

et, sans aucun doute , François I*r lui-même. C'est ainsi que Rabelais dorait ses pilules.

Les esprits délicats devraient le comprendre , et ne pas lui faire un crime de ces joyeusetés , qui peutêtre ont préservé des flammes et le livre et l'auteur.

Nous sommes , autant que qui ce

soit , éloignés de nous complaire dans de pareilles descriptions : mais nous n'hésitons pas a dire que, même dans ces pages , Eabelais ne cesse pas d'être un grand artiste.

2 S'ilz (édit. antér. à 1535 et de 1535), pour si on l'avait...

3 Ce mot , qui se trouve dans i'édit. antér. à 1535 et dans celle de 1535, n'a été reproduit par aucune autre.

4 Sorte de masque,

GARGANTUA

damoiselles \ et le trouvay bon ; car la mollice de la soye me causoit au fondement une volupté bien grande.

Une autre fois, d'un chaperon d'icelles, et fut de mesmes.

Une autre fois, d'un cachecoul ; une autre fois, des oreilettes2 de satin cramoysi : mais la dorure d'un tas de sphères de merde qui y estoient, m'escorcherent tout le derrière. Que le feu Saint Antoine arde le boyau cullier de l'orfèvre qui les fit, et de la damoiselle que les portoit ! Ce mal passa, me torchant d'un bonnet de page, bien emplumé à la suisse.

Puis, fiantant derrière un buisson, trouvay un chat de mars3, d'iceluy me torchay ; mais ses gryphes m'exulcererent tout le périnée. De ce me guéris le lendemain, me torchant des gands de ma mère, bien parfumés de maujoin 4.

Puis me torchay de saulge, de fenoil, de aneth5, de marjolaine, de roses, de feuilles de courles6, de cjioux, de bettes, de pampre, de guymauves, de verbasce 7, qui est escarlatte de cul ; de lactues, de feuilles d'espinards. Le tout me fit grand bien à ma jambe ; de mercuriale, de persiguiere, d'orties, et de consolde ; mais j'en eus la cacque sangue8 de Lombard. Dont fus guery me torchant de ma braguette.

Puis me torchay aux linceulx 9, à la couverture, aux rideaux, d'un coissin, d'un tapis, d'un verd 10, d'une nappe !l, d'une serviette, d'un mouschenez12, d'un peignouoir. En tout

1 (Edit. antér. à 1535 et de 1535.) Les autres portent d'xine damoiselle.

2 Ces oreillettes faisaient partie du chaperon.

3 Martre. Maries callœ. (Du Cange. )

u Plaisanterie sur Benjoin et Maujoin.

Tendre Maujoint ou raser Priapus.

(Cî. Marot , Ronde des Barbiers.)

5 Ou anet , herbe odoriférante.

6 Courge, suivant Le Duchat, d'après Oudin.

7 Bousilon blanc.

8 Flux de sang.

9 En vieux français , et aujourd'hui encore dans les provinces .

linceux s'emploie pour draps de lit.

10 Verd ou vair, tapis de iable ou étoffe. — Unani robam de viridi , dans Du Cange.

11 Dans l'édit. antér. à 1535 ei dans celle de 1535, on lit mappe , qui avait le même sens.

12 Mouchoir. — On dit encore en Saintonge , dans le Berry, dans le Poitou, mouchenez; 7nnca>iccat en basque.

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