LIVRE III, CI1APITKK. VIII
fortes braguettes naturelles. L'exemple y est manifeste en pois, febves, faseolz, noix, alberges, cotton, colocynthes, bleds, pavot, citrons, chastaignes, toutes plantes généralement : es quelles voyons apertement le germe et la semence plus estre couverte, munie et armée qu'autre partie d'icelles.
Ainsi ne pourveut nature à la perpétuité de l'humain genre. Ains créa l'homme nud, tendre, fragile, sans armes ne offensives ne défensives, en eslat d'innocence, et premier aage d'or : comme animant1, non plante : comme animant, dis je, né à paix, non à guerre; animant né à jouissance mirificque de tous fruictz et plantes vegetables : animant né à domination pacifique sus toutes bestes. Advenant la multiplication de malice entre les humains, en succession de l'aage de fer et règne de Jupiter, la terre commença à produire orties, chardons, espines et telle autre manière de re bellion contre l'homme, entre les vegetables. D'autre part, presque tous animaulx, par fatale disposition, se émancipèrent de luy, et ensemble tacitement conspirèrent plus ne le servir, plus ne luy obéir, en tant que résister pourroient; mais luy nuire selon leur faculté et puissance. L'homme adonc, voulant sa première jouissance maintenir, et sa première domination continuer, non aussi pouvant soy commodément passer du service de plusieurs animaulx, eut nécessité soy armer de nouveau.
Par la dive oye Guenet2 (s'escria Pantagruel), depuis les
« Ante omnia unura animantium « cunctorum, alienis velat (natura) « opihus : cœteris varia tegumenta <t tribu it ; testas, cortices, coda, - spinas, villos, setas, pilos, plu- « raam, pennas, squammas, vellera.
ci Truncos etiam arboresque cor- « tice, interdum gemino, a frigo - « ribus et calore tutata est. »
1 Animal.
2 Cette dive oie Guenet est probablement celle qui figure dans la légende de saint Guennolé. Une oie
sauvage ayant arraché un œil à sa sœur et l'ayant avalé, le saint empoigna l'animal, lui fendit le ventre, en retira l'œil et le remit à sa place . La légende continue ainsi, en termes trop pittoresques pour que nous nous hasardions à les traduire :
« Aies nullam inde sustulit injuriam ; illsesus quasi a nullo contactas, exultans, superbe gradiendo, extento collo decantans , adibat socios aves. »
PANTAGRUEL
dernières pluyes, tu es devenu grand lifreiofre, voire dis je, philosophe. Considérez, distPanurge, comment nature l'inspira soy armer, et quelle partie de son corps il commença premier armer. Ce fut, par la vertu Dieu, la couille.
Et le bon messer Priapus, Quand eut fait, ne la pria plus.
Ainsi nous le tesmoigne le capitaine et philosophe hebrieu Moses, affermant qu'il se arma d'une brave et galante braguette , faite par moult belle invention de feuilles de figuier ; lesquelles sont naives, et du tout commodes1 en dureté, incisure, frizure, polissure, grandeur, couleur, odeur, vertu, et faculté pour couvrir et armer couilles. Exceptez moy les horrifiques couilles de Lorraine 2, lesquelles à bride avallée descendent au fond des chausses, abhorrent le manoir des braguettes hautaines , et sont hors toute méthode : tesmoing Yiardiere le noble Valentin 3, lequel un premier jour de may, pour plus gorgias* estre, je trouvay à Nancy, descrotant ses couilles estendues sus une table, comme une cappe à l'espagnole.
Donc ne fauldra dorénavant dire, qui ne voudra improprement parler, quand on envoyra le franc taulpin en guerre : Sauve, Tevot, le pot au vin, c'estlecruon5. Ilfaultdire : Sauve,
1 Appropriées par la nature, et tout à fait commodes.
2 Johanneau voit encore là un trait à l'adresse du cardinal de Lorraine.
3 Yiardiere est un nom de fantaisie, formé , suivant Kegis , de »... et de ardre [ardere). Eabelais a bien pu avoir cette idée : quant à l'épithète de noble valentin, elle signifie galant hors ligne. Valentin pourrait bien être le même mot que galantin, mais il est plus naturel d'en rapporter l'étymologie à l'usage qui existait autrefois , en divers pays, de se choisir une
compagne à la Saint- Valentin (14 ! février) , jour dans lequel on supposait que les oiseaux se réunis- | saient par couples. Cet usage . | qui s'est conservé dans l'arrondis»
i sèment de Bayeux et en Angle- ' terre, avait fait donner aux amoureux les noms de Valentin et de Valentine. On les retrouve dans Charles d'Orléans , dans Gower, dans Shakspeare , etc., avec des allusions à la coutume que non* venons de rapporter.
* Pimpant.
3 Nous avons déjà dit que les francs-taupins , ou milices carn-