LIVRE III, CHAPITRE XI
hamessons par lesquclz le calumniateur tire les simples aines à perdition éternelle.
Pour toutestbis vous satisfaire, bien suis d'advis que jetiez ii ois dez sus ceste table. Au nombre des points advenans nous prendrons les vers du feuillet que aurez ouvert. Avez vous icy dez en bourse? Pleine gibbessiere, respondit Panurge. C'est le verd du diable, comme expose Merl. Coccaius, libro secundo de patria diabolorum*. Le diable me prendroit sans verd2, s'il me rencontroit sans dez.
Les dez furent tirés et jettes, et tombèrent es pointz de cinq, six, cinq. Ce sont, dist Panurge, seize. Prenons le vers seiziesme du feuillet. Le nombre me plaist, et croy que nos rencontres seront heureuses3. Je me donne à travers tous les diables, comme un coup de boulle à travers un jeu de quilles , ou comme un coup de canon à travers un bataillon de gens de pied : guare diables qui voudra, en cas que autant de fois je ne belute ma femme future la première nuyt de mes nopces. Je n'en fais doubte, respondit Pantagruel, ja besoing n'estoit en faire si horrifique dévotion *. La première fois sera une faulte5, et vauldra quinze; au desju-
racLe de Géryon , auprès de Padoue ; le sort l'avertit de jeter des dés d'or dans la fontaine d'Apone, pour obtenir une réponse à ses consultations : or il amena tout d'abord le nombre le plus élevé. On voit encore aujourd'hui ces dés au fond de l'eau. »
Rabelais songeait peut-être à ce dernier trait , en ajoutant : ce sont hameçons , etc.
1 Notre auteur répète ici le titre qu'il a inventé dans le catalogue de la bibliothèque Saint- Victor. Merlin Coccaie (Folengo) a donné en effet une description de l'enfer dans ses Macaronées.
2 Rabelais fait allusion au trèsancien jeu du vert , qu'on nomme aujourd'hui Je te prends sans vert.
Les dés sont le vert du diable ,
c'est-à-dire qu'un diable les porte toujours sur lui pour ne pas être pris.
3 Rabelais a probablement indiqué le nombre seize sans malice.
Il fallait un nombre : celui-là s'est trouvé sous sa plume.
Johanneau prétend que c'est une allusion à l'âge de seize ans qu'avait Henri II quand il s'est marié.
Le Duchat voit là une réminiscence de ce que dit Horapollon, que les Égyptiens exprimaient la volupté par le nombre seize, parce que c'est à cet âge que les jeunes gens songent à l'amour.
* De faire un vœu accompagné de formules aussi effrayantes.
5 Le premier coup ratera et comptera pour quinze. Allusion probable à un jeu où l'on comptait un certain nombre de points pour
PANTAGRUEL
cher1 vous l'amenderez : par ce moyen seront seize. Et ainsi, dist Panurge, l'entendez ? Onques ne fut fait solécisme par le vaillant champion, qui pour moy fait sentinelle au bas ventre. Me avez vous trouvé en la confrairie des faultiers2? Jamais, jamais, au grand fin jamais. Je le fais en père, et en beat père, sans faulte. J'en demande3 aux joueurs.
Ces paroles achevées, furent apportés l,es œuvres de Virgile. Avant les ouvrir, Panurge dist à Pantagruel : Le cœur me bat dedans le corps comme une mitaine *. Touchez un peu mon pouls en ceste artère du bras gauche. A sa fréquence et élévation vous diriez qu'on me pelaude en tentative de Sorbonne 5. Seriez vous point d'advis, avant procéder oultre, que invocquions Hercules, et les déesses Tenites6, lesquelles on dit présider en la chambre des sors? Ne l'un, respondit Pantagruel, ne les autres. Ouvrez seulement avec l'ongle.
une faute. — Vous la réparerez (cette faute) en remplissant mieux votre devoir auprès de votre femme.
Ainsi les seize prouesses dont Panurge se fait fort se réduiront à une seule.
1 C'est , pour les volailles , le moment de descendre du bâton où elles se sont juchées la nuit.
8 Des faiseurs de fautes. Il y a probablement un jeu de mots sur la corporation des fautriers ou fauliers, fabricants de feutre.
3 J'en appelle.
* Que signifient ces mots : comme une mitaine ? Le Duchat prétend que mitaine est là pour misaine , voile toujours agitée par le vent ; puis il ajoute que Rabelais a dit mitaine plutôt que misaine par allusion à un ancien usage du Poitou, où les gens d'une noce se donnaient entre eux. après avoir ganté leurs mitaines, d'inoffensifs coups de poing.
L'usage, en effet, a existé dans le Poitou, dans la Vendée , dans la Saintonge, etc. Sans citer à l'appui
du fait ni J. Yver, ni Villon, nous nous contenterons de l'autorité de Rabelais lui-même. « Telz co*jps (fait-il dire au seigneur de Basché, liv. IV, ch. 12) seront donnés en riant , selon la coustume observée en toutes fiançailles. » Mais, pour cela, l'explication de Le Duchat ne nous en paraît pas meilleure.
Nous avons entendu dire : battre la mitaine, pour exprimer un amusement des enfants qui consiste à se frapper par un mouvement croisé l'extiémité des épaules avec la paume des mains , comme les marins le pratiquent. Ce mouvement régulier et très-précipité nous semble, mieux que les coups de poing des gens de noces , donner une idée des pulsations fréquentes du cœur.
5 Qu'on me batte , qu'on me roule , comme on dirait vulgairement aujourd'hui, dans une épreuve de Sorbonne.
6 On lit dans Festus que les Tenites ( Tenitœ ) passaient pour les divinités du sort, « quod tenendi potestatem haberent ».