CHAPITRE XV
Excuse de Panurgc, et exposition de cabane inonasticque en matière de bœuf salé.
Dieu, dist Panurge, gard de mal qui voit bien et n'oyt goutte. Je vous voy très bien, mais je ne vous oy point. Et ne sçay que dictes. Le ventre affamé n'a point d'oreilles. Je brame1 par Dieu de maie rage de faim. J'ay fait corvée trop extraordinaire. II fera2 plus que maistre Mouche3, qui de cestuy an me fera eslre de songeailles. Ne souper point de par le diable? Cancre. Allons, frère Jean, desjeuner. Quand j'ay bien à point desjeuné, et mon stomac est bien à point affené et agrené*, encores pour un besoing, et en cas de nécessité, me passerois je de disner. Mais ne souper point? Cancre. C'est erreur. C'est scandale en nature.
Nature a fait le jour pour soy exercer, pour travailler et vacquer chascun en sa négociation : et, pour ce plus aptement faire, elle nous fournit de chandelle, c'est la claire et joyeuse lumière du soleil. Au soir, elle commence nous latollir5, et nous dit tacitement : Enfans, vous estes gens de bien. C'est assez travaillé. La nuyt vient : il convient cesser du labeur, et soy restaurer par bon pain , bon vin, bonnes vian-
1 Je crie. Bramer, brama , se disent en divers patois.
* Éd. de 1546 et 1552. Alias, sera.
3 Maistre Mousche, en français ;
maestro Muccio, en italien, le type
de l'escamoteur.
... Il jouera mieux que maistre Mousche Que me prendra en desarrov.
(Coquillart, Monol. des Perruques.)
4 Complètement rassasié. — A»
propre, le mot afféné , en Saintonge, en Poitou, en Berry, etc., signifie : fourni de foin à discrétion ; agrené veut dire : fourni de grain, d'avoine.
5 Enlever [tollere , en latin). Ce mot est resté dans quelques patois.
des: puissoy quelque peu esbaudir, coucher et reposer, pour au lendemain estre frais et alaigres au labeur, comme davant. Ainsi font les faulconniers; quand ilz ont peu1 leurs oiseaux, ilz ne les font voler sus leurs gorges2; ilz les laissent enduire3 sus la perche. Ce que très bien entendit le bon pape premier instituteur des jeusnes. Il ordonna qu'on jeusnast 'usques à l'heure de Nones : le reste du jour fust mis en liberté de repaistre.
On temps jadis peu de gens disnoient, comme vous diriez .'es moines et chanoines. Aussi bien n'ont ilz autre occupation; tous les jours leurs sont festes; et observent diligentement un proverbe claustral : de missa ad mensam : et ne differeroient seulement attendans la venue de l'abbé, pour soy enfourner à table. Là, en baufrant, attendent les moines l'abbé, tant qu'il voudra; non -autrement, ne en autre condition. Mais tout le monde soupoit, excepté quelques resveurs songears : dont est dite la cène comme Coene, c'est à dire à tous commune. Tu le sçais bien, frère Jean. Allons, mon amy, de par tous les diables allons. Mon stomac aboyé de maie faim comme un chien. Jettons luy force soupes en gueule pour l'appaiser; à l'exemple de la Sibylle envers Cerberus. Tu aimes les soupes de prime : plus m.e plaisent les soupes de leurier *, associées de quelque pièce de laboureur, salé à neuf leçons.
Je te entends, respondit frère Jean. Ceste métaphore est ex-
1 Kepu.
2 Quand ils viennent d'être gorgés.
3 Faire leur digestion (terme de fauconnerie).
4 Gomme chacun sait , le signe u était employé autrefois pour nos deux lettres u et v. Il ne nous est pas toujours facile de reconnaître laquelle des deux notre auteur a voulu écrire. Devons-nous lire ici soupes de leurier, ou bien soupes de lévrier? Le Duchat opte pour le second mot ; nous préférons le
premier. Leurier s'est dit en vieux français et se dit encore en divers patois pour laurier. On trouve même ici laurier en toutes lettres dans l'édition princeps (1540).
Or nous avons entendu désigner par soupe au laurier, ou de laurier, une soupe au lait dans laquelle on a fait infuser quelques feuilles de laurier. Cette soupe a été longtemps renommée. Quant à celle de lévrier, le friand Panurge ne devait pas beaucoup l'aimer. Une preuve d'ailleurs que la soupe de leurier