CHAPITRE XXIli
Gomment Panurge fait discours pour retourner à Raminagrobis.
Retournons, dist Panurge confirmant, l'admonester de son salut1. Allons on nom, allons en la vertu de Dieu. Ce sera œuvre charitable à nous faite. Au moins, s'il perd le corps et la vie, qu'il ne damne son asne. Nous le induirons à contrition 2 de son péché, à requérir pardon es dits tant beatz pères, absens comme presens. Et en prendrons acte, afin qu'aprés son trespas, ilz ne le déclarent hérétique et damné, comme lesfari'adetz firent de la prevoste3 d'Orléans; et leurs satisfaire de l'oultrage; ordonnant par tous les couvens de ceste province , aux bons pères religieux, force bribes, force
1 Le faire penser à son salut.
2 Nous l'amènerons à se repentir .
3 C'est évidemment ainsi qu'il faut lire, et non prevoste, comme on l'imprime. En effet, la femme de M. de Saint-Mesmin, prévôt d'Orléans, étant morte en 1533 et ayant été enterrée dans l'église des cordeliers d'Orléans, ces religieux supposèrent que l'âme de la prévôté venait les tourmenter dans leur couvent. Convaincus d'imposture, treize d'enire eux furent condamnés à l'amende honorable et à la prison.
Voy. Lottin , Recherches historiques sur Orléans, I, 381. Il donne de curieux détails sur cette affaire, où l'on voit figurer les esprits frap-
peurs, folie qu'on a vue se renouveler de nos jours. « Les eordeliers, dit un chroniqueur contemporain , n'estant pas contens de six escus qu'ils avoienl reçus pour le service de la deffuncte, s'en voulurent venger, publiant que l'âme de la demoiselle de Mareau estoit damnée, et pratiquant un de leurs novices qui se cachoit dedans la voûte de l'église, en laquelle il y a voit un petit pertuis par lequel il escoutoit et voyoit : faignant estre l'esprit de la prevoste d'Orléans il repondoit à tous les interrogatoires qu'on luy faisoit, frappant sus tin aiz ou table de bois par autant de coups qu'on luy disoit, etc. »
PANTAGRUEL
messes, force obitz et anniversaires. Et que, au jour de son trespas, sempiternellement, ilzayenttous quintuple pitance; et que le grand bourrabaquin * , plein du meilleur, trotte de ranco 2 par leurs tables, tant des burgotz, layz 3 et briffaulx4, que des prestres, et des clercs; tant des novices que des proies. Ainsi pourra il de Dieu pardon avoir.
Ho, ho, je me abuse, et m'esguare en mes discours. Le diable m'emporte si je y vays. Vertu Dieu, la chambre est desja pleine de diables. Je les oy desja soy pelaudans, et entrebattans en diable à qui humera l'ame Raminagrobidicque, et qui premier, de broc en bouc5, la portera à messer Lucifer. Ostez vous de là. Je n'y vays pas. Le diable m'emporte si je y vays. Qui sçait s'ilz useroient de qui pro quo, et, en lieu de Raminagrobis, grupperoient le pauvre Panurge, quitte6? Hz y ont maintes fois failly, estant safranc et endebté7? Ostez vous de là. Je n'y vays pas. Je meurs par Dieu de maie rage de peur. Soy trouver entre diables affamés? entre diables de faction? entre diables negotians? Ostez vous de là. Je gage que, par mesme doubte, à son enterrement n'assistera Jacobin, Cordelier, Carme, Capussin, Theatin, ne Minime. Et eux sages. Aussi bien ne leurs a il rien ordonné par testament. Le diable m'emporte si je y vays. S'il est damné, à son dam8
1 Le grand flacon, la grande bouteille.
2 De rang en rang, de main en main [front rank lo rank, front one lo another, Cotgrave).
3 La'iques.
4 Des goulus [ravcnous fcecler, Cotgrave).
5 Ou de broc en bouche , c'està-dire vivement, instantanément (suddenh/, Cotgrave). Cette expression doit être empruntée à l'argoi des buveurs, qui font rapidement passer le vin du broc à leur bouche et à leur gosier.
6 Saisiraient de leur fourche crochue ou de leurs griffes le pauvre
Panurge, n'ayant plus de dettes.
7 Lorsqu'il était ruiné. On disait aller au safran, pour manger tout son bien. [Dict. françois-latin de 1539, R. Estienne.) On a supposé que cela venait de ce qu'en pareil cas le chagrin pouvait donner la jaunisse. Mais i! nous paraît infiniment plus probable d'expliquer cette locution par la couleur jaune, ou de safran, dont on peignait les maisons des banqueroutiers et de ceux dont les biens étaient confisqués par la justice.
8 C'est à son dommage, c'est tant pis pour lui