‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 315 sur 401 · LIVRE III, CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XXIV

que ne revocquez vos sens, de ce farouche esguarement, en leur tranquillité naturelle. Vous entendant parler; me faites souvenir du vœu des Argives à la large perruque, lesquelz, ayans perdu la bataille contre les Lacedemoniens en la controverse de Thyrée, firent vœu cheveux en teste ne porter, jusques à ce qu'ilz eussent recouvert leur honneur et leur terre1; du vœu aussi du plaisant Espagnol Michel Doris, qui porta le trançon de grève2 en sa jambe. Et ne sçay lequel des deux seroit plus digne et méritant porter chapperon verd et jaune à oreilles de lièvre, ou iceluy glorieux champion, ou Enguerrant qui en fait le tant long, curieux, et fascheux conte, oubliant l'art et manière d'escrire histoires, baillée par le philosophe Samosatoys3. Car, lisant iceluy long narré, l'on pense que doibve estre commencement et occasion de quelque forte guerre, ou insigne mutation des royaumes; mais, en fin de compte, on se mocque, et du benoist champion, et de l'Angloys qui le défia, et de Enguerrant leur tabellion , plus baveux qu'un pot à moutarde4. La mocquerie est telle que de la montaigne d'Horace, laquelle crioit et lamentoit énormément, comme femme en travail d'enfant. A son cry et lamentation accourut tout (e voisinaige, en expectation de voir quelque admirable et monstrueux enfantement; mais en fin ne nasquit d'elle qu'une petite souriz 5.

1 Le fait est réellement mentionné par Hérodote, liv. I, ch. 82.

Les Argives , qui portaient de longs cheveux, avaient juré de les tondre, et les Spartiates , qui les portaient courts, de les laisser pousser

2 On donnait le nom de grève à une armure qui protégeait le devant de la jambe. Ce Doiis avait-il eu ses grèves brisées dans un combat, et avait-il juré d'en porter les débris jusqu'au jour de la vengeance ?

3 De Samosate, en Syrie. C'est Lucien.

4 Kabelais se moque du champion et de son historien. Suivant nous, il a parfaitement raison dans sa critique du récit de Monstrelet. Des admirateurs de ce dernier ont dit que le jugement du curé de Meudon ne pouvait être d'aucun poids.

C'est une hérésie qui ne fera pas un prosélyte parmi les hommes de goût.

5 Kabelais n'a emprunté à Horace que le trait de la fin :

Parturient montes, nascetur ridiculus mus. (Horace, Art jwét.)

Les autres détails, dont le germe tout au plus est dans Phèdre, ont

PANTAGRUEL

Non pourtant, dist Panurge, je m'en soubris K

Se mocque qui clocque*.

Ainsi feray comme porte mon vœu. Or long temps a que avons ensemble, vous et moy, foy et amitié jurée par Jupiter Philios3. Dictes m'en vostre advis. Me doibsje marier, ounon?. Certes, respondit Epistemon, le cas est hazardeux; je me sens par trop insuffisant à la resolution. Et, si jamais fut vray en l'art de médecine le dict du vieil Hippocrates de Lango k, jugement difficile, il est en cestuy endroit. verissime. J'ay bien en imagination quelques discours moyennans lesquelz nous aurions détermination sus vostre perplexité. Mais ilz ne me satisfont point apertement. Aucuns Platoniques disent que qui peut voir son Genius, peut entendre ses destinées5. Je ne comprends pas bien leur discipline, et ne suis d' advis que y adhérez. Il y a de l'abus beaucoup. J'en ay veu l'expérience en un gentilhomme studieux et curieux on pays d'Estangorre 6. C'est le point premier.

Un autre y a. Si encores regnoient les oracles de Jupiter en Ammon, de Apollo en Lebadie, Delphes, Delos, Cyrrhe, Patare, Tegyres, Preneste, Lycie, Colophon; en la fontaine Castalie, prés Antioche en Syrie, entre les Branchides; de Bacchus, en Dodone; de Mercure, en Phares, prés Patras; de Apis, en Egypte ; de Serapis, en Canobe ; de Faunus, en Menalie et en Albunée, prés Tivoli; de Tiresias, en Orchomene; de Mopsus, en Cilicie; de Orpheus, en Lesbos; de Trophonius, en Leucadie; je serois d'advis (par adventure

été empruntés directement à notre auteur par la Fontaine.

1 Le Duchat fait observer avec justesse que Rabelais imite ici ces vers de Marot :

Sire Lyon (dit le Glz de sourh), De ton propos certes je me conbriz.

( Marot , Epistre a son ami Lyon. )

2 Tel se moque, qui boite (comme celui dont il se moque).

Loripcdem rectus derideat, yElhiopem albu?.

disait un proverbe latin en vers.

3 Jupiter.; qui préside à l'amitié.

4 C'est le nom moderne de l'île de Cos, où est né Hippocrate.

5 Voy. Jamblique, de Mijst.% sect. IX, cap. 3.

6 Ou d'Lstrangor (comme on lit dans le roman de Lancelot du Lac). Nous pensons, avec Le Duchat, que ce mot vient de Easl-England ou Eslanglie , l'une des provinces de l'Heptarchie en Angleterre.

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