‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 318 sur 401 · LIVRE III, CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XXV

£one de Saturne, associé de Mercure. Tu seras bien poyvré, homme de bien.

Jeseray,responditPanurgc,tes fortes fiebvresquartaines1, vieux fol, sot mal plaisant que tu es. Quand tous coqus s'assembleront, tu porteras la bannière2. Mais dond me vient ce ciron icy entre ces deux doigts? Cela disoit, tirant droit "vers Her Trippa les deux premiers doigts ouvers en forme de deux cornes, et fermant on poing tous les autres. Puis dist à Epistemon : Voyez cy le vray Ollus de Martial, lequel tout son estude adonnoit à observer et entendre les maulx et misères d'autruy. Ce pendant sa femme tenoit le berland3. Il, de son costé, pauvre plus que ne fut Irus4, Au demourant glorieux, oultrecuidé, intolérable, plus que dixsept diables, en un mot nTuy^a'ka'Ç&v 5, comme bien proprement telle peautraille de belistrandiers 6 nommoient les anciens. Allons. Laissons icy ce fol enragé, mat de cathene7, ravasser tout son saoul avec ses diables privés. Je croirois tantost que les diables voulussent servir un tel marault. Il ne sçait le premier traict de philosophie, qui est : Cognois toy8; et, se glorifiant voir un festu en l'œil d'autruy, ne voit une grosse souche, laquelle luy poche les deux yeulx. C'est un tel Polypragmon que descrit Plutarche9. C'est une autre

1 C'était une imprécation fort usitée alors :

Vous aurez vos ûebvres quartaincs,

est-il dit dans une chanson du temps.

2 Tu seras le chef, le guide, le porte-drapeau des cocus. — Rabelais s'est-il exprimé ainsi sans allusion , ou bien pensait-il à un usage qui s'est maintenu dans le pays messin, et qui a pu être plus général autrefois ? Le 23 juin , veille de la Saint- Jean, s'il faut en croire un écrivain du Jura, on y fait une procession de maris trompés ; le plus recommandable de la confrérie y porte une bannière jaune, surmontée d'un bois' de cerf. ( V.

t. IV. p. 378 des Mémoires de la

Société des antiquaires.)

3 Nous lisons dans Martial :

Uxor mœcha libi est : hoc ad te pertinet.

(Ole.

(Epig., liv. VII, v. 10.;

4 Mendiant dont parle Homère dans V Odyssée.

5 Ce mot grec signifie pauvre arrogant.

6 Canaille de mendiants.

7 Fou à lier. C'est une expression tout italienne : matto di catena, fou de chaîne.

8 LvcôOi asauTOv. Ce sont les deux mots que Socrate aimait à répéter, et qui étaient gravés sur le fronton du temple de Delphes.

9 Dans son Traité de la Curio-

Lamie, laquelle, en maisons estranges, en public, entre le commun peuple, voyant plus penetramment qu'un oince1, en sa maison propre estoit plus aveugle qu'une taulpe, chez soy rien ne voyoit. Car, retournant du dehors en son privé2, ostoit de sa teste ses yeulx exemptiles3, comme lunettes , et les cachoit dedans un sabot attaché darriere la porte de son logis*. A ces motz, prit Her Trippa un rameau de tamarix. Il prend bien, dist Epistemon; Nicander la nomme divinatrice.

Voulez vous, dist Her Trippa, en savoir plus amplement la vérité par pyromantie 5, par aeromantie 6 , célébrée par Aristophanes en ses Nuées , par hydromantie 7, par lecanomantie8, tant jadis célébrée entre les Assyriens, et esprouvée par Hermolaus Barbarus? Dedans un bassin plein d'eau je te montreray ta femme future brimballant avec .deux rustres.

Quand, distPanurge, tu mettras ton nez en mon cul, sois records9 de deschausser tes lunettes.

Par catoptromantie 10, dist Her Trippa continuant, moyen-

sité. Polypragmon, en grec, curieux, affairé.

1 Once, espèce de léopard.

2 Dans son intérieur.

3 Postiches , pouvant s'enlever (exemptilis, en latin).

4 Tout ceci est pris de Plutarque. Seulement Rabelais, toujours préoccupé de donner à ses emprunts un cachet local, substitue un sabot au vase dont parle l'auteur grec. Le vieil usage auquel il fait allusion subsiste encore . Nous avons vu bien souvent chez de pauvres campagnards un sabot hors de service ainsi appendu. Ils y déposent des objets d'un usage commun et surtout des clefs.

5 Divination par le feu.

6 Divination par l'air. — Kabelais n'entend point que ce soit la divination par l'air qu'Aristophane

célèbre en ses Nuées , mais l'air lui-même. En effet, Socrate dit ( acte I, se. 4 ) :

« 0 air immense, grand roi qui tiens la terre suspendue. »

Et plus bas le chœur :

« Nous demandons protection à l'air, notre illustre et vénérable père, de qui toutes les créatures tiennent la vie. »

Socrate (acte 2, se. 2 ) .

« Je jure par les vapeurs , le chaos et par Y air. » Etc.

7 Divination par l'eau.

8 Divination par la réflexion de l'image dans un bassin plein d'eau.

Nous l'avons vu employer dans le Limousin pour exploiter de pauvres paysans.

9 N'oublie pas.

10 En montrant sur un miroir des images.

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