LIVRE 1, CHAPITRE XVI
livres; et des moutons de Suric, esquelz fault (si Tenaud ' dit vray) affuster une charrette au cul, pour la porter, tant elle est longue et pesante. Vous ne l'avez pas telle, vous autres paillards de plat pays. Et fut amenée par mer en trois carraques * et un brigantin, jusques au port de Olonc en Thalmondois. Lors que Grandgousier la vit : Voicy, dist il, bien le cas pour porter mon fdz à Paris. Or ça, de par Dieu, tout ira bien. Il sera grand clerc au temps advenir. Si n'estoient messieurs les bestes, nous vivrions comme clercs 3.
Au lendemain, après boire (comme entendez), prindrent chemin Gargantua, son précepteur Ponocrates et ses gens : ensemble eux Eudemon, le jeune page. Et, parce que c'estoit en temps serain et bien attrempé4, son père luy fit faire des bottes fauves : Babin les nomme brodequins. Ainsi joyeusement passèrent leur'grand chemin, et tousjours grand cherc, jusques au dessus d'Orléans. Auquel lieu estoit une ample forest, de la longueur de trente et cinq lieues, et de largeur dix et sept, ou environ. Icelle estoit horriblement fertile et copieuse en mousches bovines et freslons; de sorte que c'estoit une vraye briganderie pour les pauvres jumens, asnes et chevaux. Mais la jument de Gargantua vengea honnestement tous les oultrages en icelle perpétrées sus les bestes de son espèce, par un tour duquel ne se doubtoient mie. Car soudain
1 Bien que Tenaud soit écrit sans h dans toutes les anciennes éditions , nous pensons que M. C.
Brunet a raison de reconnaître ici le frire Jehan Thenaud , auteur d'un livre imprimé à Paris, s. d., sous le titre de Voyage et itinéraire de outre-mer . Nous n'avons pas pu rencontrer ce volume, ni vérifier autrement le fait.
Quelque extraordinaire que paraisse ce détail, nous le voyons confirmé par les relations de plusieurs voyageurs en Orient , et nos soldats ont constaté , lors de la dernière expédition de Crimée, qu'on adaptait souvent à la queue de ces moutons
une planche garnie de roulettes,
2 Cette bonne plaisanterie n'a point été perdue pour notre grand admirateur de Eabelais , La Fontaine.
Votre serviteur Gille
Tout fraîchement en cette ville Arrive en trois bateaux, exprès pour vous parler, {Le Léopard et le Singe.)
3 Rabelais , suivant sa coutume , renverse la phrase qu'il fait citer par Grandgousier : Si n'estoient messieurs les clercs, nous vivrions comme bestes.
4 Doux , comme qui dirait atiemperé.
GARGANTUA
qu'ilz furent entrés en ladite forest, et que les fresîons iu; eurent livré l'assault, elle desgaina sa queue; et si bien, s'escarmouchant, les esmoucha, qu'elle en abatit tout le bois . à tors, à travers, de ça, de là, par cy, par là, de long, de large, dessus, dessous, abatoit bois comme un fauscheur fait d'herbes. En sorte que, depuis, n'y eut ne bois ne fresîons. Mais fut tout le pays reduict en campagne.
Quoy voyant Gargantua, y prit plaisir bien grand, sans autrement s'en vanter. Et dist à ses gens : Je trouve beau ce. Dont fut depuis appelle ce pays la Beauce; mais tout leur desjeuner fut par baisler1. En mémoire de quoy, encores de présent, les gentilz hommes de Beauce 2 desjeunent de baisler, et s'en trouvent fort bien, et n'en crachent que mieulx. Finalement, arrivèrent à Paris. Auquel lieu se refraichit deux ou trois jours, faisant chère lye avec ses gens, et s'enquestant quelz gens savans estoient pour lors en la ville, et quel vin on y beuvoit.
1 Bâiller. Morellet fait observer que ces mots sont en opposition avec ce que dit plus haut Rabelais, que Gargantua fit toujours grand chière jusqu'au-dessus d'Orléans; mais lui était-il possible de laisser échapper l'occasion de donner un coup de patte à ces pauvres gentilshommes si désobligeamment caractérisés '{
2 Un proverbe disait :
C'est un gentilhomme de Beauce , Qui est au lit quand on refait ses cliausse3.
Un autre : « Trois à une épée .
comme en Beauce. »
Coquillart exprime autrement la même idée dans son Monologue dti perruques :
TA desjeuner tous les malins, Gomme les escuiers de. Beauce,